SALLUSTE
Des Dieux et du Monde

(Traduction Mario Meunier)

  

Le livre des Dieux et du Monde nous apporte sous un forme pure et châtiée, telle qu'elle appartient à M. Mario Meunier, la pensée du monde antique à son déclin. De ce fait, l’oeuvre de Salluste le philosophe présente une grande importance historique. Elle nous fait voir quel était l'enseignement de hellénisants de classe moyenne, je veux dire de ceux qui, sans être complètement initiés étaient susceptibles de le devenir et comme on dit en certains partis, sympathisants.

La pureté des moeurs du philosophe, la droiture de sa doctrine, son désir d’éviter les persécutions en font, entre les derniers païens, une des figures les plus sympathiques. Mais ce qui nous intéresse le plus c’est, dans la forme brève de ses leçons, son désir de porter les esprits à une amélioration constante, à une plus grande recherche dé la vérité, à un rapprochement constant du Divin. Il est certain que, pour ceux qui ne voyaient en leurs dieux que des n'étaient pas possédés d’une foi ardente et exclusive, cette doctrine, ainsi présentée, était séduisante et devait attacher un grand nombre de ceux qui n'avaient pas encore pris parti entre les dieux grecs et leur beauté merveilleuse et le Christ qui répondait si parfaitement au désir d’amour et de sacrifice qui est au fond de tous les coeurs véritablement religieux.

En l’écrivant, Salluste a certainement déployé toute son habileté de savant et d'homme politique. On sent cependant qu’il n'a pas une pleine confiance en son argumentation. Lui-même ne semble pas avoir complètement trouvé cette paix, cette plénitude qu'il conseille aux autres de chercher. Il ne peut s’empêcher de sentir que l'instinct, le sentiment, le subconscient qu'il écarte avec tant de décision de la route de l'adepte ont une valeur qu'il ne peut s’empêcher de leur reconnaître. L’hellénisme ne pouvait aboutir qu'à deux formes de pensée : le sensualisme (même spirituel) pour ceux qui se fiaient à la forme, à la lettre, à l'apport méditerranéen de l’initiation, ou le stoïcisme qui, à force de vouloir purifier l'être finit par le dessécher complètement, faire de lui un monstre d'orgueil qui se croit le centre du monde et malgré tout qu'il affirme supérieur aux dieux autant qu’aux hommes. Du même coup s’éteint toute confiance, tout appel à des Forces supérieures et bienveillantes.

Certes, le stoïcisme est fort et constitue pour l'âme une armature solide; mais il fait de chaque homme un stylite isolé sur sa colonne et soucieux de n’en bouger point de crainte contracter quelque souillure. Cette attitude était possible et même fière pour ceux qui ne voyaient en leurs dieux que des mythes sans réalité et dont les débordements, bien que se raportant à des réalités cosmiques, étaient du plus fâcheux exemple. Toute la littérature, au temps des premiers empereurs, est imbue de cette pensée et l'exprime même plus vertement que ne font les apologistes chrétiens.

Une seule Initiation avait compris la force merveilleuse du sentiment et avait eu grand soin de ne pas la réprimer : I'initiation égyptienne. Or, cette Initiation, Salluste le philosophe ne l’a pas du tout comprise. Quand il décrit la forme des mythes et en montre l'utilité, il glisse assez négligemment sur les mythes naturalistes, se contentant de dire à leur sujet: " C'est le mythe dont, par suite de leur ignorance, les Égyptiens se sont surtout servis. Estimant que les corps eux-mêmes étaient des dieux, ils ont appelé Isis la terre, la chaleur Typhon, le principe humide Osiris ou bien encore Cronos l'eau, Adonis 1es fruits et Dionysos, le vin. Dire que toutes ces choses, comme aussi les plantes, les pierres et les animaux, sont consacrés aux dieux, c’est le propre des hommes qui pensent sagement; mais les appeler dieux est le fait d'hommes fous, à moins que ce ne soit dans le sens que nous avons, par habitude, d’appeler soleil et la sphère du soleil et le rayon qu’émet cette sphère. "

Pour ceux à qui les plus récentes révélations de l'archéologie ont révélé l’incomparable Science des initiés d’Egypte, " l’ignorance des Egyptiens" apparaît comme une assertion bizarre et outrancière. Salluste ignore si complètement la véritable tradition égyptienne qu'il la dote de Cronos, de Dionysos et d'Adonis, lesquels n'en firent jamais partie et ne furent ajoutés au Panthéon égyptien qu'à l’époque des Ptolemées sous l’influence de l'hellénisme triomphant.

Les Grecs, surtout reprochaient aux Égyptien la stricte observance de leurs dogmes, de leur système théocratique comme des entraves à la liberté individuelle. De là une foule d’incompréhensions, basées plus sur une idée politique et sociale que sur une véritable conception initiatique et religieuse. C’est parce qu'il les considère comme des oppresseurs quelque peu vieux jeu que Salluste ne recherche nullement la pensée qui a guidé les initiés osiriens sur l'emploi des mythes naturalistes. S'il s'en était quelque peu approché, il n'aurait jamais pensé qu'Osiris n'était pour ses adorateurs que le principe humide. Il se serait aperçu que, pour eux comme pour tous le adeptes, le principe humide est l'image de toute force féminine conservatrice, en possession des " eaux d'en haut " aussi bien que des " eaux d'en bas ".

Le rite, par exemple, qui consistait à semer sur de silhouettes d'Osiris des graines de plantes qui verdoient rapidement pour créer " le dieu vert " aurait suffi certainement pour éclairer cet esprit élevé. Il ne sagissait pas seulement de la germination de la graine mise en terre, mais encore et surtout de la vie après la mort, de la survivance de l'ame, une fois que la psychostasie a déterminé son sort au-delà de la tombe. Toutes les cérémonies décrites dans le Livre caché de la Demeure qui sont en même temps celles des funérailles et de l’Initiation lui auraient exprimé la conception égyptienne et lui auraient fait comprendre que " le Dieu bon, maître de l'Occident " est aussi celui de l'éternel retour.

Dans un pays comme l’Egypte ou, sans les inondations du Nil, rien ne pourrait exister, il est naturel que le symbolisme de l’eau joue un rôle prépondérant. Et, des millénaires avant que Dionysos eut porté à la Grèce les hauts espoirs de l’Initiation Égyptienne, Osiris avait donné aux siens l'intelligence de ce mythe profond du Dieu sacrifié, démembré, privé de son sexe, c'est-à-dire figurativement de ses énergies matérielles, qui parce qu’il a souffert pour les hommes, est capable de leur apporter le don le plus sublime, la promesse de la vie ternelle, sous la seule condition de se maîtriser soi-même, de devenir un dieu susceptible par sa seule volonté de suppléer à l’absence des energies trop visibles.

Les adeptes des Initiations grecques savaient cela et le philosophes alexandrins le disent à maintes reprises dans leurs écrits. Si Plutarque et Platon même parfois, s’insurgent contre l'admiration des plus hauts pour l'Egypte, les Hermétiques, comme le constate M. Mario Meunier dans ses notes " considéraient l'Egypte comme un peuple du monde et l’image du ciel ".

Ceux mêmes qui n'adhéraient pas complètement à la doctrine de l'Egypte admettaient que "Dionysos n'était pas le vin, mais l'inventeur du vin et le principe des forces productrices de la terre ". Ceux-là ne savaient pas que le vin est avant toute chose, pour l'initié, l'image de la doctrine secrète qui ne doit pas être livrée à tous et qui s'achète par l’ascèse prolongée et le renoncement à soi.

Mais les véritables initiés, comme Jamblique, disent avec sagesse : " Les Égyptiens, imitant la nature du Tout et l’oeuvre des dieux, révèlent par des symboles certaines images des conceptions mystiques cachées et invisibles, tout comme la Nature, dans les formes visibles, a imprimée, d'une façon symbolique et comme l'oeuvre des dieux a esquissé la vérité des idées par des images apparentes ". (Sur les mystères, VII, I)

Ceux qui ont ainsi compris l'oeuvre de l’Égypte sont les seuls Grecs qui en aient pénétré la pensée. En effet, c'est d'Egypte qu'est venue la donnée si éminemment platonicienne de idées, des formes de toutes choses éternellement préétablies dans la pensée divine, formes parfaitement pures vers quoi tend l'évolution de chacun des êtres et qui fera se poursuivre le mouvement évolutif jusqu'à ce que cette perfection soi pleinement réalisée.

Nulle créature, en effet, ne peut pénétrer entièrement dans la Lumière que si elle s'est purifiée au point de n'y point faire tache ou au moins de n'y apporter qu'une matière assez sublimée pour s’assimiler à la lumière, à s'en pénétrer pleinement.

De cela, toutes les Initiations conviennent unanimement. Toutes poussent l’être à sa purification jusqu’à tant qu'il puisse être pesé dans les infaillibles balances de la psychostasie et se trouver assez léger, assez débarrassé de tout vain désir, de toute pensée impure, pour pouvoir entendre le gardien de chacune des mystérieuses portes lui dire : " Passe, tu es pur... ".

Mais cette erreur de Salluste le Philosophe n'est nullement imputable à M. Mario Meunier qui a commenté de manière magistrale Isis et Osiris de Plutarque et qui, de soi-même n'eût jamais parlé de l'ignorance de l’Égypte.

Si les Égyptiens ont caché les lois des forces naturelles sous le voile du mythe et de l'allégorie, c'est d'une part que politiquement, ils savaient que cette connaissance est funeste entre les mains de rapine et de brutalité. Quand on voit ce que notre siècle a fait de ses plus belles découvertes, les utilisant comme des engins de mort, on sent combien ils eurent raison de ne pas confier l’arme à deux tranchants qu'est la science aux mains qui l’eurent employée à des fins utilitaires.

Il y a davantage pour celui qui sait voir toute forme,, toute vie, toute loi naturelle n’est que le vêtement d’une forme, d’une vie, d’une loi supérieure. Les peuples devaient tout ensemble le savoir et l’ignorer : le savoir pour sentir partout autour d’eux des présences de bonté et d’ordre; l’ignorer quant à ses conséquences transcendantes, parce que, si les substances détonantes sont dangereuses et si les chinois ont bien fait de garder pendant des siècles la poudre pour en obtenir des feux d’artifices charmants et inoffensifs, les vrais secrets de la Nature sont mille fois plus dangereux, que leur action puissante et infaillible tue ou vivifie sans laisser de traces. Il suffit de rappeller ce que la sorcellerie a fait des enseignements magnifiques de la magie pour sentir à quel point l'Initiation confiée à des mains impures ou seulement maladroites peut devenir un danger public.

Ce n’est pas ici le lieu de nous étendre danvantage sur ce point car nos lecteurs partagent notre certitude à cet égard. Qu'il nous soit seulement donné de remercier M. Mario Meunier de la traduction parfaite et de ses notes si utiles. Grâce à ce récent volume, nous connaissons parfaitement ce que fut et voulut être l’enseignement philosophique de Julien et de ses amis.

Leur incompréhension des lois du sentiment, des voiles nécessaires de l’Initiation condamnaient leur tentative à leu stérilité; elle fut donc stérile. Ce n'est pas sur les hauteurs abruptes et arides du stoïcisme que pouvait se reposer un monde enfin avide de se donner et de sentir la présence des Dieux en soi et autour de soi. Pour quelques initiés, la tradition conservait les secrets de la plus ancienne pensée du monde. Pour les autres, une foi nouvelle apportait une ère d'amour, en qui seule, l’inquiétude, la rapacité, I'infirmité de la nature humaine les a empêchés de trouver ce que cherche toute âme sage, la très pure Lumière et la Serenité.

 

Eudia

Henri Durville