L'EMPEREUR JULIEN
(dit l'apostat)

- 2° partie -

 

 I

INTRODUCTION

 

Julien fut le témoin direct de l'éclosion du christianisme. Désireux d'insuffler une vie nouvelle au paganisme expirant, il rencontre dans les chrétiens des adversaires de taille. Il les attaque avec virulence dans ses écrits, notamment dans son traité intitulé Contre les Galiléens. Ce nom fait allusion au berceau du christianisme, la Galilée, mais rappelle aussi la parole scripturaire: "De la Galilée ne surgit point de prophète" (Jean, 7, 52). Julien s'en prend surtout aux païens convertis, dont le nombre avait vite dépassé celui des chrétiens juifs.

Julien ne fut pas le premier païen à dénoncer la subversion chrétienne. Celse l'avait précédé au IIe siècle, et Porphyre au IIIe (2). Au IVe, les critiques formulées par Julien n'ont peut-être pas fondamentalement changé. Mais à la fois par leur abondance et par leur longueur, elles permettent, beaucoup mieux que les invectives de Porphyre par exemple, de cerner le point de vue des païens instruits à l'égard de la nouvelle religion. Les nombreux fragments du traité contre les chrétiens ont pu être extraits d'un ouvrage de réfutation, écrit au Ve siècle par saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie. Celui-ci considère le traité comme particulièrement dangereux et reconnaît que beaucoup de croyants en ont été ébranlés.

Nous croyons, quant à nous, que si les critiques de Julien sont dénuées de fondement, elles ne nous touchent pas ; si elles ne le sont pas, rien ne nous oblige à nous identifier aux chrétiens qu'il attaque ; ou si nous le faisons, il nous est loisible d'en tirer humblement des leçons. De toute manière, Julien a depuis longtemps quitté ce monde, ce qui nous décharge du pénible et fastidieux devoir (?) de faire son procès.

Pour nous mettre d'emblée dans l'ambiance, citons tous les noms dont Julien traite les chrétiens. Curieusement, nombre d'entre eux sont précisément ceux dont les chrétiens ont cru devoir affubler les païens. Passons sur l'accusation julienne, souvent répétée, selon laquelle les chrétiens seraient des misérables, des malades, des insensés. Mais pourquoi, diable ! insiste-t-il sur leur état crasseux, sur leur conduite éhontée, sur leur audace ou "culot" ? Et pourquoi un Romain instruit, qui a l'habitude de reconnaître dans chaque religion ou philosophie authentique l'accent de vérité, excepte-t-il précisément les chrétiens en dénonçant leur ERREUR ? Les chrétiens, ajoute-t-il, affabulent. Ils sont superstitieux. Pire, ce sont des impies et des athées. Pire encore, ils sont d'inspiration démoniaque. Ou ce qui est peut-être plus grave, ce sont des infidèles, des apostats et des hérétiques, qui se répandent en blasphèmes. Pour tout dire, les chrétiens sont de véritables PAIENS ! (3)

A la lecture de ces reproches, on est tenté de se dire que si le paganisme avait vaincu le christianisme, nous en serions peut-être aujourd'hui à nous moquer de ces rustres chrétiens qui croyaient naïvement à un seul dieu, ou à une espèce de demi-dieu appelé Jésus, etc.

Nous nous faisons encore la réflexion suivante : il est dans la nature de l'homme de détourner l'attention générale de ses propres crimes et défauts, en en chargeant, souvent à tort et parfois avec succès, un ennemi. Une fois condamné, celui-ci n'a généralement plus les moyens de se réhabiliter, et son seul espoir est le Temps, qui finit par dévoiler l'intrigue et l'artifice.

Certains chrétiens bien informés ne manqueront pas de rétorquer que la victoire du christianisme prouve la supériorité de Dieu sur le panthéon. Mais là est précisément la question. Est-ce bien Dieu qui l'a emporté dans cette lutte, ou est-ce, comme semble l'affirmer Julien, une idéologie humaine qui, sous le couvert de religion, s'est emparé du pouvoir politique ?

Cédons la parole à Julien. Et que chaque croyant lui réponde selon ses lumières ou selon ses préjugés.

 

 

II

UNE RELIGION D'ESCLAVES

 

Aux yeux de Julien, les chrétiens ont une mentalité propre à ceux qui exercent de vils métiers ; ils ne peuvent donc retenir, des modes de vie juif et païen, que ce qu'il y a de plus méprisable :

"Pourquoi ne demeurez-vous pas fidèles aux écrits des Hébreux et ne vous contentez-vous pas de la loi que Dieu leur a donnée ? Vous avez abandonné vos traditions ancestrales et vous vous êtes adonnés aux prédications des prophètes. Mais pourquoi vous êtes-vous écartés (apesthte) de celles-ci plus encore que de nos traditions ? Si l'on voulait examiner ce qu'il en est vraiment de vous, on découvrirait que votre impiété est un composé, d'une part de l'audace des Juifs, d'autre part de l'indifférence et de la vulgarité des Gentils. Car de part et d'autre, vous avez tiré vers vous non ce qu'il y a de meilleur, mais ce qu'il y a de pire, et vous vous êtes fait ainsi une frange de vices.

En effet, les Hébreux, eux, sont méticuleux pour tout ce qui concerne les règles du culte, les innombrables objets sacrés et observances, qui exigent une vie et une conduite de prêtre. Or, bien que le législateur interdise de servir tous les dieux, à l'exception de Celui dont "la portion est Jacob, et le lot de son héritage, Israël (Deut., 32, 9), il ne dit pas seulement cela, mais il ajoute aussi, je pense : "Tu ne maudiras pas les dieux" (Ex., 22, 27) (4). Mais les générations suivantes, dont l'impudence et l'audace désiraient extirper de la foule toute forme de piété, ont pensé que la négligence du culte devait s'accompagner de blasphèmes. Voilà bien la seule chose que vous avez tirée de là ! Pour le reste, il n'y a aucune ressemblance entre eux et vous. En un mot, c'est aux idées innovatrices des Hébeux que vous avez emprunté avec empressement l'habitude de blasphémer contre les dieux que nous honorons.

Par contre, ce qui appartient à notre religion, je veux dire la piété envers toute la nature supérieure ainsi que l'amour des traditions ancestrales, vous l'avez abandonné, pour n'en retenir que l'habitude de tout manger, "comme l'herbe verte" (Gen., 9, 3). S'il faut même dire toute la vérité : vous avez mis votre honneur à nous vaincre en grossièreté (car celle-ci, à mon avis, est naturellement propre à tous les Gentils), et vous avez cru devoir accorder vos habitudes à la vie que mènent des hommes de mauvais aloi, marchands, publicains, danseurs et entremetteurs." (Gal., 238a-e).

"Demandons à ceux qui ne sont ni Grecs ni Juifs, mais qui appartiennent à l'hérésie des Galiléens, pourquoi ils ont préféré à notre tradition celle des Juifs, et en outre, pourquoi ils ne leur demeurent pas non plus fidèles, puisqu'ils se sont écartés d'eux aussi pour suivre leur propre voie. Ils ne confessent rien de ce que nous, les Grecs, ou que les Hébreux depuis Moïse ont de bon ou de vertueux. Au contraire, de ces deux peuples ils cueillent en quelque sorte les vices invétérés, je veux dire l'athéisme, conséquence de l'inconscience des Juifs, et une vie méprisable et négligée, conséquence de notre légèreté d'esprit et de notre vulgarité. Voilà ce qu'ils veulent faire passer pour la plus noble piété qui soit !" (Gal., 43a-b)

Fustigeant au passage la violence meurtrière des chrétiens ainsi que leur idolâtrie, qui consiste à adorer un homme, mort par surcroît, Julien prétend ne distinguer parmi les chrétiens que des gens d'extraction obscure :

"Quel est ce don que les Hébreux se vantent d'avoir reçu de Dieu? Et vous vous êtes laissé persuader de nous abandonner pour eux! Si au moins vous prêtiez attention à leurs dires, vous ne vous porteriez pas si mal. Certes, vous vous porteriez moins bien que jadis, au temps où vous étiez avec nous, mais votre état serait cependant acceptable et supportable. Car vous vénéreriez alors un seul Dieu au lieu d'un grand nombre, et non un homme, ou plutôt un grand nombre d'hommes malheureux. D'autre part, soumis à une loi dure, rude, qui contient beaucoup d'articles sauvages et barbares, plutôt qu'à nos lois douces et humaines, vous seriez certes inférieurs à nous, à tous les égards ; mais vous seriez plus saints et plus purs eu égard aux cérémonies du culte. Mais la réalité veut que, tels des sangsues, vous tirez à vous de chez eux le sang le plus corrompu, et vous laissez celui qui est plus pur.

Quant à ce Jésus, qui a réussi à persuader ce qu'il y a de plus corrompu parmi vous, on ne parle de lui que pendant un peu plus de trente ans. Pendant sa vie, il n'a rien réalisé qui mérite d'être mentionné, à moins qu'on ne soit d'avis que le fait de guérir des estropiés et des aveugles, et d'exorciser des possédés dans les villages de Bethsaïda et de Béthanie peut être compté parmi les plus grands exploits.

Pour ce qui est de la pureté, vous ne savez même pas s'il l'a mentionnée. Par contre, vous vous empressez d'imiter les accès de colère des Juifs et leur amertume, en renversant les sanctuaires et les autels, et vous avez massacré non seulement ceux d'entre nous qui demeuraient fidèles aux traditions ancestrales, mais aussi ceux qui étaient autant dans l'erreur que vous, je veux dire les hérétiques qui ne pleuraient pas le cadavre de la même manière que vous.

Toutefois, ce comportement vient plutôt de vous-mêmes. En effet, jamais ni Jésus, ni Paul ne vous a transmis l'ordre de vous comporter ainsi. La raison en est qu'ils ne s'attendaient même pas à ce que vous arriveriez un jour à un tel degré de puissance. Ils étaient contents, s'ils arrivaient à tromper des servantes, des esclaves et, par l'intermédiaire de ceux-ci, des femmes, et aussi des hommes comme Corneille et Sergius (5). Si vous pouvez me montrer qu'un seul d'entre les hommes notoires de l'époque (ces événements se déroulaient sous le règne de Tibère ou de Claude) s'est occupé d'eux, vous pouvez considérer que je mens en tout ce que je dis." (Gal., 201e-206b)

Ce qui pour Julien reste incompréhensible, c'est cette défection des Gentils qui, issus d'une race de seigneurs et de citoyens libres, rallient le camp des esclaves :

"Vous vous soumettez à ceux qui négligent les croyances ancestrales, et cela en esclaves volontaires, au mépris des antiques institutions." (Lettres, XXXXVII, 433a)

"Vous avez rallié les Juifs. En quoi nos dieux ont-ils mérité votre ingratitude ? Serait-ce parce que les dieux ont accordé la souveraineté à Rome, mais aux Juifs de n'être libres qu'un bref instant, et pour le reste, d'être constamment esclaves et étrangers ?" (Gal., 209d)

"A présent, répondez-moi à la question suivante. Vaut-il mieux être continuellement libre et régner pendant deux mille ans entiers sur la plus grande partie de la terre et de la mer, ou bien être esclave et vivre en soumission à autrui ? Personne n'est à ce point éhonté qu'il préfère la seconde chose. Croira-t-on que vaincre à la guerre est pire qu'être vaincu ? Qui est à ce point stupide ?" (Gal., 218a-b) (5bis)

Bien sûr, les apparences de ce monde sont trompeuses, et le grand seigneur n'est pas nécessairement plus près de Dieu que son plus vil serviteur. Ce que Julien semble montrer du doigt, c'est la mentalité d'esclave que les chrétiens en arrivent à inculquer à leurs confrères, alors que l'éducation helléniste vise à produire des hommes libres :

"Pourquoi goûtez-vous encore aux enseignements des Grecs, si vraiment la lecture de vos écritures vous suffit ? Vous auriez pourtant plus d'avantage à éloigner les hommes de ces enseignements qu'à les empêcher de manger des sacrifices. Car celui qui s'approche des sacrifices et en mange n'en éprouve aucun mal, comme le dit Paul, mais c'est plutôt la conscience du frère qui le voit qui pourrait en être scandalisée, d'après ce que vous dites, ô grands sages ! (6) Mais nos enseignements ont éloigné de l'athéisme tout ce que la nature a produit de noble parmi vous. Oui, quiconque avait ne fût-ce qu'une petite fraction d'un bon naturel, s'est éloigné très vite de votre athéisme. Voilà donc pourquoi vous auriez avantage à éloigner les hommes de l'enseignement, et non des sacrifices !

Du reste, vous êtes bien conscients vous aussi, me semble-t-il, de la différence entre vos écrits et les nôtres, pour ce qui est de leur effet sur l'intelligence. Vous savez que vos écrits ne feraient de personne un homme noble, je dirais même : un honnête homme. Vous savez que nos écrits, par contre, rendraient tout homme meilleur qu'auparavant, même s'il n'a pas du tout les dispositions naturelles. Mais si, en plus, il a un bon naturel et qu'il a part à une éducation basée sur nos écrits, il devient tout simplement un don que les dieux font aux hommes, qu'il ait allumé la lumière du savoir, inventé une sorte de civilisation, renversé une foule d'ennemis, ou voyagé beaucoup sur terre et beaucoup sur mer pour ainsi se montrer de la trempe des héros.

Voici ce qui le prouve clairement. Choisissez, d'entre vous tous, des enfants et initiez-les à l'étude des écritures. Si arrivés à l'âge d'hommes faits, ils se révèlent meilleurs que des esclaves, considérez que je ne fais que radoter et broyer du noir !

J'ajoute que vous êtes malheureux et insensés au point de considérer comme divines des paroles qui ne pourraient faire de personne quelqu'un de plus intelligent, de plus brave ou de meilleur. Par contre, celles qui permettent d'acquérir du courage, de l'intelligence et de la justice, vous les attribuez à Satan et à ceux qui servent Satan !" (Gal., 229c-230a)

Nous aurons à revenir sur cette attitude ambiguë des chrétiens qui consiste à étudier, encore de nos jours, au lieu de leurs propres écrits, ceux des païens dont ils dénoncent précisément l'inspiration satanique. En attendant, les chrétiens n'en restent pas moins, aux yeux de Julien, "barbares dans leur esprit et impies dans leur âme" (Lettres, LI, 397b);

ils s'habillent de "loques" (ibid., XIX) ; ils dorment dans des lieux envahis par la "crasse" (ibid., XXXXVIII, 443b) ; et c'est encore à leur sujet qu'il dit :

"Ce qui prévaut chez les hommes, ô dieux, c'est de rougir de honte devant ce qui est noble, je veux dire le courage et la piété de l'âme, et de se vanter en quelque sorte de ce qu'il y a de plus corrompu, je veux dire le sacrilège et la mollesse de l'esprit et du corps." (Lettres, LVIII, 400a)

Avec une telle mentalité et avec une telle formation, comment servir la communauté humaine ?

"Ce n'est certainement pas en s'appuyant sur les paroles de Jésus que (les rois) ont agrandi la ville, et ce n'est pas non plus en s'appuyant sur l'enseignement des Galiléens, ces ennemis des dieux, qu'ils ont exercé leur administration grâce à laquelle elle connaît aujourd'hui une belle prospérité." (Lettres, XXXXVII, 433d)

Faute de pouvoir atteindre les hommes d'élite eux-mêmes, les chrétiens essayent au moins de convertir leur proche entourage ; c'est du moins ce que plusieurs passages suggèrent. On comprend la colère de Julien, qui condamne à l'exil le fameux saint Athanase, "ennemi des dieux" :

"Quel homme répugnant, d'avoir osé baptiser sous mon règne les femmes grecques d'hommes distingués !" (Lettres, XXXXVI, 376c)

En résumé et toujours selon Julien, les chrétiens sortaient surtout des classes sociales défavorisées. Cela devait nécessairement rabaisser le niveau de compréhension du message hérité de Jésus et de Paul, et même en déformer le contenu. D'autre part, là où la foule domine, l'éducation de l'homme est entravée et ne produit que difficilement des êtres libres et responsables. Enfin, et ce n'est pas la moindre des choses, Jésus et Paul n'ayant jamais prévu l'ascension politique des chrétiens, et leur enseignement ne s'appliquant donc à aucun domaine de ce monde, les chrétiens devaient nécessairement recourir aux écrits païens pour y puiser, par exemple, les principes d'une bonne éducation ou d'une politique valable (7).

 

 

III

UNE RELIGION DÉVIÉE

 

La déviation du message chrétien était pour ainsi dire inévitable. La vie religieuse des chrétiens, estime Julien, n'est pas très profonde. Déjà lors de son séjour en Gaule, il se plaint d'avoir sous ses ordres des soldats qui "ne savaient que prier"(frg. 5). Ailleurs, il écrit : "Le comble de la théologie chez ces gens consiste en ces deux choses : siffler devant les démons et tracer la croix sur leur front" (Lettres, XIX).Il dénonce surtout leur superstition et leur idolâtrie. Les chrétiens seraient inspirés par un véritable maître-démon, quand ils pratiquent une ascèse peut-être mal comprise :

"Ceux qui n'approchent pas des dieux, dépendent de la tribu des méchants démons. Excités par ces démons, beaucoup d'athées sont amenés à chercher la mort, dans l'espoir de prendre leur envol vers le ciel, et ce après avoir violemment arraché leur âme. Certains s'enfoncent dans les déserts, évitant les villes, bien que l'homme soit un être social et civilisé. Ceux-là ont été livrés aux méchants démons qui les mènent à cette forme de misanthropie. Enfin, beaucoup d'entre eux ont inventé des liens et des carcans : voilà comment, de tous les côtés, le méchant démon les enserre. Car ils se sont donnés à lui de leur plein gré, après s'être écartés des dieux éternels et sauveurs." (Lettre à un prêtre, 288a-b)

Ces mêmes dieux vivants, les chrétiens les ont remplacés par un homme mort, qu'ils idolâtrent :

"N'aurait-on pas raison de haïr ceux qui, parmi vous, sont plus intelligents, ou de prendre en pitié ceux qui, moins sensés, vous suivent pour en arriver à un tel degré de perdition qu'ils délaissent les dieux éternels et passent au cadavre des Juifs ?" (Gal., 194d) (8)

De même, le culte des reliques des saints n'est pour Julien rien d'autre qu'un culte de cadavres (cf. Misopogon, 361b) ; et il traite invariablement de "tombeaux" (cf. ibid., 357c et 361a) les sanctuaires chrétiens érigés autour de ces reliques. Julien donne sur l'origine et la raison de ce culte une explication originale :

"Vous êtes malheureux à tel point que vous n'êtes même pas restés fidèles à ce que les apôtres vous ont transmis. Aussi les générations ultérieures ont-elles corrompu et rendu plus impies ces traditions.

Pour ce qui est de Jésus, par exemple, ni Paul, ni Matthieu, ni Luc, ni Marc n'a osé dire qu'il était Dieu. C'est ce brave Jean qui, le premier, a osé le dire, parce qu'il avait remarqué qu'une foule déjà nombreuse avait été saisie par cette maladie, en beaucoup de cités de la Grèce et de l'Italie, et aussi, à mon avis, parce qu'il savait par ouï-dire qu'on honorait en secret les tombeaux mêmes de Pierre et de Paul. (...)

Ce mal a donc trouvé sa racine chez Jean. Quant à tout ce que vous avez encore, vous, inventé dans la suite, notamment en ajoutant à l'ancien cadavre des cadavres récents en grand nombre, qui pourrait en être suffisamment horrifié ? Vous avez tout rempli de sépulcres et de tombeaux ! Pourtant, il n'est dit nulle part chez vous de tourner autour des sépulcres et de les entourer de soins. Mais vous êtes arrivés à un tel degré de perversité qu'il ne vous semble même pas nécessaire, à ce sujet, d'écouter les paroles de Jésus de Nazareth lui-même. Ecoutez donc ! Voici ce qu'il dit sur les tombeaux : "Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! De l'extérieur le sépulcre paraît beau, mais à l'intérieur il est rempli d'ossements de morts et de toute impureté." (Matt., 23, 27) Eh bien ! si Jésus a dit que les sépulcres sont remplis d'impureté, pourquoi y invoquez-vous Dieu ?

Oui, puisqu'il en est ainsi, pourquoi tournez-vous autour des tombeaux ? Voulez-vous en apprendre la raison ? Ce n'est pas moi qui vous le dirai, mais le prophète Isaïe : "Ils s'endorment dans les tombeaux et dans les grottes en vue de songes." (cf. Is., 65, 4) Vous remarquerez combien ancienne est cette oeuvre de sorcellerie pratiquée par les Juifs, je veux dire celle de s'endormir dans les tombeaux pour avoir des songes. Voilà ce que vraisemblablement, vos apôtres ont pratiqué après la mort de leur maître, et ce que depuis le commencement, ils vous ont transmis, je veux dire aux premiers chrétiens. Et vraisemblablement, ils pratiquaient la sorcellerie avec plus de savoir-faire que vous, avant de montrer publiquement à leurs successeurs les endroits où l'on pratique cette abominable forme de sorcellerie." (Gal. 327-340a)

Julien semble dire qu'après les apôtres, les chrétiens pratiquaient une forme dégénérée de sorcellerie. Quel genre de songes recherchaient-ils ? Peut-être un rapprochement avec le passage suivant offre-t-il quelque éclaircissement :

"L'objet de vos préoccupations, ce sont les parts du pouvoir qu'on peut, sans se tromper, appeler démoniaques. Car il s'agit là d'ambition et de vaine gloire, alors que dans les dieux il n'y a rien de tel." (Gal. 224e)

Peut-être Julien fait-il allusion à des pratiques magiques douteuses, peut-être à une simple recherche de pouvoir politique, peut-être aux deux combinés. N'est-ce pas le Prince de ce monde qui a proposé cette puissance à Jésus ?

On dira que, dans le cas des chrétiens, il ne s'agit là que de calomnies, d'accusations gratuites. C'est oublier que les chrétiens instruits ont toujours reconnu la véracité du récit de la conversion de Constantin. Cette conversion, qui assura au christianisme le pouvoir temporel, est précisément basée sur une expérience de ce genre. En effet, engagé dans une lutte pour le pouvoir impérial contre son rival Maxence, en l'an 312, le fils de sainte Hélène aurait vu briller dans le ciel le monogramme du Christ, avec la devise : "In hoc signo vinces" ("En ce signe, tu vaincras"). Inspiré ensuite par un songe, où le Christ lui apparut, il fit reproduire ce signe sur les boucliers de ses soldats. Ainsi, il défit Maxence. Plus tard, l'armée romaine fut dotée du labarum, l'étendard chrétien, orné de la même manière.

Ce récit illustre bien une chose : à ce moment-là, le christianisme avait définitivement dégénéré en une idéologie politique visant la prise du pouvoir (9). La vulgarisation du christianisme en était autant la cause que la conséquence.

Nous ignorons si quelque savant a jamais rapproché cet événement historique du passage suivant, où Julien paraît dénoncer cette déviation :

"Selon moi, il convient aux prêtres de se servir d'un vêtement magnifique quand ils sont à l'intérieur et qu'ils célèbrent la liturgie ; mais d'un vêtement normal, sans grands frais, quand ils sont hors du temple. Car il n'est pas raisonnable d'abuser de ce qui nous a été donné pour honorer les dieux, dans un but d'ostentation et de vaine gloriole. C'est pourquoi, nous devons nous abstenir sur la place publique, d'un vêtement coûteux, de la vantardise, et en un mot de toute forme de jactance.

Les dieux, par exemple, approuvèrent la grande sagesse d'Amphiaraos. Ils avaient voué à la destruction cette fameuse armée (10). Bien qu'il le sût, il participait à l'expédition, et pour cette raison son sort était inéluctable. Mais ils le transformèrent en un autre homme et le firent participer au destin des dieux. Tous ceux, en effet, qui avaient participé à l'expédition contre Thèbes, avaient écrit des signes sur leurs boucliers, avant même d'avoir vaincu, et ils avaient érigé des trophées et des monceaux avec des armes arrachées aux Thébains. Ce compagnon des dieux, par contre, n'avait que des armes sans signes pendant l'expédition, et ses ennemis rendaient témoignage à sa bonté et à sa sagesse.

C'est pourquoi nous, les prêtres, nous devons à notre tour, je pense, montrer une sage modération dans nos vêtements, afin d'attirer la bienveillance des dieux. Car nous ne commettons pas une petite faute à leur égard, si nous montrons au public les vêtements sacrés, si nous les vulgarisons et si, en un mot, nous permettons aux hommes de les admirer comme quelque chose de merveilleux. Le résultat en est que beaucoup s'approchent de nous sans être purs, et pour cette raison, les symboles des dieux sont souillés." (Lettre à un prêtre, 303b-304a)

En s'appuyant sur ce témoignage, on peut donc dire que Constantin a profané le christianisme. Julien n'attribue d'ailleurs pas une compréhension profonde de l'enseignement de Jésus à son oncle. Dans une satire, il décrit l'aventure post-mortem du premier Empereur baptisé :

"Il trouva aussi Jésus, un Jésus à rebours (11), qui proclamait devant tous : "Quiconque est corrupteur, quiconque est assassin, quiconque est sacrilège et impudent, qu'il soit sans crainte ! Car je le rendrai pur aussitôt, après l'avoir lavé au moyen de cette eau. Et s'il se rend de nouveau coupable des mêmes crimes, je lui permettrai de se frapper la poitrine, de se taper sur la tête, et de devenir pur ainsi." (Césars, 336a-b)

 

 

IV

POLITIQUE DES CHRETIENS

 

Une fois dégénérée en idéologie, la nouvelle religion recherche plutôt le nombre que la qualité des adhérents. En bons politiciens, les chrétiens font du "recrutement", à n'importe quel prix :

"Ce n'est pas la vérité que vous avez en vue, mais ce qui peut trouver créance auprès de tous." (Gal., 320c)

"J'en suis arrivé à la conviction que l'intrigue des Galiléens consiste en une fiction composée par des hommes malveillants. Cette intrigue n'a rien de divin : elle abuse de la parcelle de l'âme qui, enfantine et insensée, aime les fables, et elle y introduit des récits prodigieux pour faire croire à la vérité." (Gal., 39a-b)

"Bien évidemment, ils l'exhortèrent souvent à abandonner la piété due aux dieux ; mais malgré la difficulté, il ne se fit pas attraper par la maladie." (Lettres, LVIII, 401c)

Le succès du grand nombre de conversions serait dû surtout au soin que prenaient les chrétiens à subvenir aux besoins des démunis. D'après Julien, cette charité, malgré l'étymologie du terme, était loin d'être gratuite. Le premier fragment qui suit rappelle un peu certaines méthodes d'enrôlement dans l'armée :

"Je crois que, quand nos prêtres en sont arrivés à négliger les pauvres et à ne plus s'occuper d'eux, les Galiléens impies s'en sont aperçu et se sont mis à pratiquer cette forme de philanthropie. Ils ont réalisé le pire de leurs exploits grâce à l'apparence de leurs oeuvres.

Il en est comme pour ceux qui séduisent les enfants en se servant d'un gâteau : deux, trois fois, ils leur en proposent pour les persuader à les accompagner ; puis, quand ils les ont éloignés de leurs proches, ils les embarquent et les vendent ; et ce qui a semblé doux au moment même, se révèle amer pour le reste de leur vie. C'est de la même manière que procèdent les Galiléens, c'est-à-dire au moyen de ce qu'ils appellent des agapes, par un accueil hospitalier et par le service des tables (car il en est pour la méthode comme pour le terme : ils en ont beaucoup) : voilà comment ils en amènent un très grand nombre à devenir athées." (Lettre à un prêtre, 305b-d)

"Ne voyons-nous pas que ce qui fait le plus prospérer l'athéisme, ce sont la philanthropie à l'égard des étrangers, le soin qu'on apporte aux tombeaux des défunts, et la feinte respectabilité dans la manière de vivre ?" (Lettres, XXII, 429d)

"En réalité, chacun d'entre vous (les sénateurs, N.d.T.) permet à sa femme de tout emporter de chez vous et de le porter chez les Galiléens. En nourrissant les pauvres des biens qui vous appartiennent, elles suscitent beaucoup d'admiration pour l'athéisme auprès de ceux qui ont besoin de ces biens - et la plus grande partie de l'humanité est, je crois, dans ce cas (12)." (Misopogon, 363a)

"Les Galiléens impies nourrissent non seulement ceux qui sont de leur bord, mais aussi les nôtres." (Lettres, XXII, 430d)

En se servant de leur ascendant sur la foule, les clercs tentent d'acquérir ou de recouvrir des pouvoirs ou des avantages temporels. Ceux de Bostra, ville d'Arabie, ajouteraient à leur désir de déclencher des révoltes, la duplicité :

"En tout cas, il est évident que les foules trompées par ceux qu'on appelle les "clercs" (13), se révoltent parce que cette licence leur a été ôtée. Car ceux qui jusqu'ici se sont conduits comme des tyrans ne se contentent pas de l'impunité pour le mal qu'ils ont fait. Au contraire, ils regrettent leur puissance d'autrefois, puisqu'il ne leur est plus permis de juger au tribunal, de rédiger des testaments, de s'approprier les héritages d'autrui et d'accaparer tout. Ils font donc jouer tous les ressorts du désordre ; ils jettent, comme on dit, de l'huile sur le feu, et ils ont l'audace d'ajouter aux maux de jadis de plus grands encore, en poussant les foules à se séparer en factions.

Voilà pourquoi j'ai décidé de proclamer à toutes les communautés et de publier le décret que voici : il est interdit de rejoindre les clercs pour se révolter ; de se laisser persuader par eux à prendre en main des pierres ; de désobéir aux chefs politiques ; il est permis de faire des réunions autant qu'on voudra, et de faire pour soi-même les prières accoutumées ; mais si les clercs cherchent à pousser à une révolte dans leur propre intérêt, il est interdit d'y consentir, si on ne veut pas en porter la peine.

J'ai adressé cette proclamation en particulier à la ville de Bostra, à cause de son évêque Titus et de ses clercs. Dans les rapports qu'ils ont publiés, ils ont accusé la foule composée de leurs propres adhérents ; ils auraient, eux, exhorté la foule à ne pas se révolter, et c'est la foule qui aurait suscité le désordre. Dans ces rapports, l'évêque a osé écrire, par exemple, cette phrase que j'ai ajoutée au bas de mon décret : "Bien que les chrétiens rivalisent en nombre avec les Grecs, ils se dominent parce que nous les exhortons, nous, à ne pas créer du désordre où que ce soit." Voilà ce que votre évêque dit à votre sujet. Observez à quel point votre bonne conduite, d'après ce qu'il prétend, ne dépend pas de votre propre volonté, puisque c'est contre votre gré et à cause de ses exhortations que vous vous dominez ! Allons ! de votre plein gré, chassez votre accusateur de la ville !" (Lettres, XXXXI, 436d-438a)

L'insolence des clercs semble surtout être incarnée par saint Athanase, évêque d'Alexandrie. Chassé cinq fois du siège épiscopal, sous quatre Empereurs différents, il a passé vingt ans en exil ou en cachette. Julien fut de ceux qui l'exilèrent :

"On m'informe qu'Athanase, le champion de l'audace, entraîné par sa témérité habituelle, s'est emparé de ce qu'on appelle le siège épiscopal, et que la chose ne déplaît pas peu au peuple pieux d'Alexandrie." (Lettres, XXIV, 398d)

Julien condamne Athanase, parce que celui-ci est revenu de son exil sans permission impériale. Dans sa lettre adressée aux Alexandriens, il s'explique à ce sujet ; en passant, nous apprenons jusqu'où va son estime pour l'enseignement chrétien :

"Si vous voulez demeurer fidèles à la superstition et à l'enseignement de ces fourbes, soyez au moins d'accord entre vous et ne vous mettez pas à regretter Athanase. De toute manière, beaucoup de ses disciples sont capables de consoler comme il faut vos oreilles qui, chatouillées, réclament des paroles impies. Il est vrai que j'aurais souhaité voir bannie, avec Athanase lui-même, la perversité de son école impie. Mais en réalité, vous êtes en nombre appréciable. Aussi n'y a-t-il pas à se tracasser. Choisissez n'importe qui dans la foule : pour ce qui est de l'enseignement des écritures, il ne sera en rien inférieur à celui dont vous regrettez l'absence.

Par contre, si c'est l'habileté d'Athanase dans les autres domaines que vous regrettez (car on m'informe que cet homme est capable de tout), et que pour cette raison vous avez fait vos requêtes, sachez que c'est bien pour cette raison qu'il a été exilé de la ville. En effet, un intrigant est impropre par nature à gouverner une communauté. Et s'il ne s'agit même pas d'un homme, mais d'un vilain petit bonhomme, tel que ce grand monsieur qui s'imagine risquer sa tête, c'est là une occasion de désordre. Voilà pourquoi, afin que rien de tel ne se produise parmi vous, nous lui avons ordonné jadis de quitter la ville, et à présent l'Egypte même." (Lettres, XXXXVII, 435a-d)

Pour Julien, non seulement Athanase, mais les chrétiens en général "ont choisi de vivre en désaccord avec la loi" (Lettres, XXXXVII, 432d) ; il rappelle que "certains ont insulté les images et les temples des dieux" (Lettres à un prêtre, 295a) ; ou il évoque tel temple païen "détruit par les actes audacieux des hommes athées" (Misopogon, 346b). Ces violences, soulignons-le, étaient illégales, et on ne pouvait guère tenir rigueur à un Empereur, quel qu'il fût, de maintenir l'ordre en menaçant ou en punissant. C'est sans doute à l'audace et à la témérité des chrétiens en matière politique que pense Julien, quand il écrit :

"Ne pas prévoir ce qui est possible et ce qui est impossible dans la pratique, voilà un signe du dernier degré de folie." (frg. 8)

Citons encore les parallèles que trace Julien entre le comportement des cyniques, disciples de Diogène, et celui des chrétiens, les uns et les autres ayant à ses yeux dégénéré eu égard à l'enseignement de leur maître :

"Il y a des gens que les Galiléens impies appellent les "renonciateurs". La plupart d'entre eux abandonnent peu de choses et en accumulent beaucoup, ou plutôt : ils accumulent tout, et par tous les moyens. On trouve chez eux les honneurs, les escortes, les obligeances.

Voilà à peu près ce que vous (les cyniques, N.d.t.) faites, vous aussi, sauf peut-être pour ce qui est de gérer les finances. Ce n'est pas vous qu'ils imitent en cela, mais c'est nous (car nous sommes plus avisés que ces insensés). Peut-être n'avez-vous pas non plus de spécieux prétexte pour lever des impôts, comme eux le font (ils appellent cela "aumône" (14), je ne sais pourquoi).

Pour le reste, vous êtes à peu près pareils : vous avez laissé tomber votre patrie, comme eux ; vous rôdez partout et vous avez causé plus d'embarras à l'armée qu'eux, et en étant plus effrontés ; car ils en causent, eux, quand on veut les enrôler, mais vous en causez, vous, même quand on vous en chasse." (Discours, VII, 224a-c)

 

 

V

POLITIQUE DE JULIEN

 

Comment Julien s'est-il comporté envers les chrétiens ? Avant son ascension au trône impérial, les circonstances étaient manifestement telles qu'il était obligé de cacher sa foi païenne. Une lettre de son frère Gallus montre que, malgré les rumeurs, l'Apostat réussissait à duper ses proches :

"On nous a dit que tu avais abandonné la religion que tu pratiquais auparavant, celle qui fut transmise par nos ancêtres ; que conseillé et excité par un aiguillon funeste, tu avais accédé à cette vaine superstition... Chagriné par cette nouvelle, je fus ragaillardi par la présence de notre père Aétius (15), qui m'annonça que le contraire était vrai, et c'est ce que je souhaitais entendre. Car selon ses dires, tu fréquentais les maisons de prières, et tu ne te laissais pas distraire du souvenir des martyrs. Il était affirmatif : tu adhérais corps et âme à la piété des nôtres." (Lettres, LXXXII, 454c-d)

Julien raconte lui-même comment, arrivé à l'illustre ville de Troie, il prétexta devant un évêque son désir de visiter la ville, pour pouvoir se rendre dans les temples antiques. Lors de la visite, un subtil dialogue s'engage, où Julien tâte le terrain avant de s'apercevoir que l'évêque, qui répond avec la même prudence, s'avère partager sa foi païenne :

"D'après ce qu'il nous a souvent dit, c'était pour sauver les sanctuaires des dieux qu'il s'était revêtu de ces haillons (!) et qu'il avait pris le masque de l'impiété. Car manifestement il ne s'est jamais attaqué à aucun temple, exception faite pour quelques pierres d'une auberge, et cela afin qu'il lui fût possible de sauver le reste." (Lettres, XIX)

Ces quelques extraits montrent que les chrétiens, exerçant une espèce de terreur, intimidaient ceux qui confessaient le paganisme. Une fois arrivé au pouvoir, Julien peut se montrer sous son véritable jour et déclarer : "Je fais la guerre au Chi" (Misopogon, 360d), ladite lettre grecque étant la première du nom du Christ. Il s'inspire d'Homère pour dire :

"Ma religion m'interdit de soigner ou de prendre en pitié des hommes que les dieux immortels détestent (16)." (Lettres, XXII, 432a)

Cela dit, Julien fait plutôt preuve de tolérance à l'égard des chrétiens. S'il faut parler de son intolérance, disons que celle-ci consiste en un refus de réintégrer à la légère, au sein de la religion païenne, les apostats ; et il s'agit encore moins de les forcer !

"J'ai annulé l'exil, en général, de tous ceux qui, d'une manière ou autre, avaient été bannis par feu Constance et sous l'effet de la folie des Galiléens (17)." (Lettres, XV, 404b)

"Je croyais que les chefs des Galiléens seraient plus reconnaissants à mon égard qu'à l'égard de celui qui a exercé le pouvoir avant moi. Car sous son règne à lui, la majorité d'entre eux a connu l'exil, la persécution et la prison. En outre, un grand nombre de ceux qu'on appelle hérétiques a été massacré, par exemple à Samosates, à Cyzique, en Paphlagonie, en Bithynie et en Galatie. Chez beaucoup d'autres peuples, on a pillé et dévasté de fond en comble les villages. Mais sous mon règne, c'est tout le contraire ! Car les exilés ont été acquittés, et les prisonniers, grâce à une loi que nous avons proclamée, ont pu recouvrer tous leurs biens.

Mais voilà qu'ils en arrivent à un tel degré de fureur et de folie qu'ils s'exaspèrent, du fait qu'il ne leur est pas possible de se conduire en tyrans, ni de continuer à faire les uns aux autres ce qu'ils se faisaient jadis, avant de s'en prendre à nous qui adorons les dieux. Ainsi, ils retournent chaque pierre, et ils ont l'audace d'agiter les foules et de les pousser à la révolte. En cela, ils se révèlent impies envers les dieux et désobéissants à nos ordres qui font pourtant preuve de tant d'humanité !

A titre d'exemple, nous ne permettons pas qu'aucun d'entre eux soit traîné contre son gré vers les autels. Notre ordre à leur égard est explicite : si quelqu'un désire participer avec nous aux ablutions et aux libations, il doit d'abord offrir des sacrifices de purification et invoquer les dieux qui écartent le mal. Nous sommes donc bien loin du désir ou de l'intention de faire participer un de ces impies à nos saints sacrifices, avant qu'ils n'aient purifié leur âme par les litanies qu'on adresse aux dieux, et leur corps par les purifications d'usage." (Lettres, XXXXI, 436a-d)

"Quant à vous, gens de la foule, soyez solidaires entre vous, et que personne ne se montre rebelle ou injuste. Que ceux qui sont dans l'erreur ne maltraitent pas ceux qui honorent les dieux avec droiture et justice, et selon nos traditions séculaires. Et que ceux qui servent les dieux ne détruisent ni ne pillent les maisons de ceux qui errent plutôt par ignorance que consciemment. Car c'est par des paroles raisonnables qu'il faut persuader et instruire les hommes, non par des coups, des outrages ou de la violence physique. Je le répète, et j'exhorte souvent ceux qui suivent la voie de la vraie pitié, de ne commettre aucune injustice à l'égard des foules des Galiléens, de ne pas les attaquer, ni de les outrager. Il faut plutôt plaindre que haïr ceux qui se portent mal dans un domaine de la plus haute importance. Car le plus important des biens, en vérité, c'est la piété ; par contre, parmi les maux, c'est l'impiété. Il s'ensuit que ceux qui se sont détournés des dieux pour se tourner vers les morts et les reliques, sont punis par là-même. Car nous compatissons avec ceux qui sont en proie à quelque mal, et nous nous réjouissons avec ceux que les dieux délivrent et acquittent." (Ibid., 438a-c)

"Par les dieux ! je ne désire pas, pour ma part, que les Galiléens soient tués ou frappés injustement, ni qu'ils souffrent quelqu'autre mal. Cependant, on doit préférer les hommes pieux, voilà ce que j'affirme absolument. Car il s'en est fallu de peu que la sottise des Galiléens ne renverse tout, et que la bienveillance des dieux ne nous sauve pas tous. C'est pourquoi, il faut honorer les dieux ainsi que les hommes et les cités dont le caractère est pieux." (Lettres, XXXVII, 376c-d)

Pour préserver pur de toute influence chrétienne le culte païen, Julien va même jusqu'à exclure de la prêtrise ceux qui "souffrent que leurs serviteurs, fils ou femmes soient impies envers les dieux, et souffrent qu'ils préfèrent l'athéisme à la piété." (Lettres, XXII, 430b) D'autre part, pour que le paganisme ne perde ses adhérents, il encourage ses prêtres à imiter, ou plutôt à reprendre en main les bonnes oeuvres que pratiquent avec succès les chrétiens :

"Ne permettons pas à d'autres de rivaliser avec nous en bonnes oeuvres, pour que notre propre négligence ne nous amène pas à déshonorer, ou plutôt à abandonner la piété due aux dieux." (Ibid., 431b)

Jusqu'ici, on peut dire que les mesures prises par Julien sont positives, en ce sens que l'Empereur ne combat pas le christianisme en essayant de le détruire directement, mais plutôt en tentant de revaloriser le paganisme, sans doute pour que le christianisme puisse peu à peu s'évanouir spontanément, comme une maladie passagère. Au chapitre précédent, nous avons déjà vu comment Julien essaya de détromper les chrétiens en mettant en lumière les machinations de leurs évêques. Une mesure plus vexatoire à l'égard des "fidèles" concerne l'enseignement scolaire. Nous citerons en entier la lettre de Julien à ce sujet. La question abordée ne manque pas d'actualité.

"Nous sommes d'avis qu'une éducation correcte ne se révèle pas par des paroles et par un langage à la cadence pompeuse, mais par une dispositon saine de l'esprit, avec du bon sens et des opinions vraies sur ce qui est bon et mauvais, noble et vil.

Par conséquent, quiconque pense une chose, mais en enseigne une autre à ses proches, semble manquer autant à l'éducation qu'aux qualités d'un honnête homme. Si la différence entre opinion et langage ne concerne que des choses de peu d'importance, c'est un mal, mais un mal qu'il y aurait encore moyen de supporter. Mais si dans des domaines de la plus grande importance, on pense une chose, et qu'on enseigne le contraire de ce qu'on pense, comment cette conduite ne serait-elle pas celle de marchands, d'hommes sans aucune honnêteté, mais tout à fait fourbes, qui apprennent aux autres ce qu'ils tiennent eux-mêmes avant tout pour vil, qui trompent et appâtent par des éloges ceux qu' ils désirent voir adopter ce qui leur appartient, je veux dire des choses vicieuses ?

Tous ceux donc qui font profession d'enseigner quoi que ce soit, doivent être honnêtes dans leur conduite, et éviter de changer de caractère et de garder en leur for intérieur des opinions contraires à leurs opinions publiques. Plus encore, et avant tout, ces qualités doivent à mon avis appartenir à ceux qui fréquentent les jeunes dans le domaine de la langue, je veux dire quand ils expliquent les écrits des Anciens, qu'ils soient orateurs ou grammairiens, et plus encore les sophistes. Car ces derniers aspirent à enseigner aux autres non seulement les mots, mais aussi l'éthique, et ils prétendent que d'eux dépend la philosophie politique (laissons ici la question si la chose est vraie ou non).

Je l'approuve s'ils cherchent à atteindre le but si noble qu'ils professent ; mais j'approuverais davantage, s'ils ne mentaient pas et s'ils ne se convainquaient pas eux-mêmes du crime de penser une chose et d'en enseigner une autre à leurs proches.

Où veux-je en venir ? Homère, Hésiode, Démosthène, Hérodote, Thucydide, Isocrate et Lysias se faisaient guider et éduquer en tout par les dieux. Ne croyaient-ils pas être consacrés, qui à Hermès, qui aux Muses ? Il est absurde, à mon avis, que les exégètes de leurs écrits n'honorent pas les dieux qu'honoraient ces auteurs.

Toutefois, ce n'est pas parce que je crois la chose absurde, que j'irai jusqu'à dire de changer leurs dispositions avant de fréquenter les jeunes. Je donne plutôt le choix : ne pas enseigner ce qu'ils ne tiennent pas pour bon, ou bien, s'ils veulent enseigner, d'abord réellement convaincre leurs élèves que ni Homère, ni Hésiode, ni aucun autre de ces auteurs qu'ils expliquent et qu'ils ont accusés d'impiété, de folie et d'erreur à l'égard des dieux, n'est effectivement tel. Car actuellement, en tirant leur subsistance et leur salaire des écrits de ces auteurs, ils ne font que confesser leur honteuse cupidité et se montrent prêts à tout pour quelques drachmes.

Jusqu'ici, il est vrai, il y avait beaucoup de bonnes raisons pour ne pas fréquenter les temples ; la terreur nous menaçait de partout et pouvait excuser ceux qui cachaient, au sujet des dieux, des opinions tout à fait conformes à la vérité. Mais puisque les dieux nous ont rendu la liberté, il me paraît absurde que les hommes enseignent ce qu'ils ne tiennent pas pour bon. S'ils croient sages ceux dont ils sont les exégètes et dont ils exercent en quelque sorte la fonction d'interprètes, qu'ils imitent d'abord leur piété envers les dieux. Mais s'ils supposent que ces auteurs sont dans l'erreur au sujet de ceux qui méritent le plus nos hommages, qu'ils entrent dans les églises des Galiléens pour expliquer Matthieu et Luc, puisque c'est en leur obéissant que vous prescrivez l'abstention des sacrifices.

Pour ma part, je désire que vos oreilles et votre langue soient, comme vous diriez, régénérées, je veux dire là où il s'agit de choses auxquelles je souhaite toujours avoir part, et non seulement moi, mais quiconque pense et pratique ce qui m'est cher.

Les précepteurs et les enseignants sont donc soumis à cette loi générale. Par contre, on n'exclura aucun jeune qui désirerait aller à l'école (18). Car il n'est pas raisonnable d'exclure de la meilleure voie qui soit, des enfants qui ignorent encore laquelle suivre, et de les mener, par la terreur et contre leur gré, aux croyances de leurs pères. Il serait pourtant juste de faire comme avec les délirants et de les guérir contre leur gré, sans compter qu'on pardonne à tous ceux qui ont cette maladie. Car à mon avis, il faut instruire, non punir les insensés." (Lettres, XXXVI, 422a-424a)

Rien ne contribue autant à la formation de l'esprit et de l'intelligence que l'étude des écrits païens. Les chrétiens en sont conscients, et Julien exprime son appréhension "qu'ils n'aiguisent leur langue et qu'ils ne soient disposés ainsi à s'opposer aux Grecs dans un débat." (frg. 6) Ailleurs, il précise :

"Nous sommes frappés par nos propres flèches, comme dit le proverbe. Car ils cherchent leurs armes dans nos écrits pour entamer une guerre contre nous." (frg. 7)

Ces poètes et ces orateurs, que des années durant, les élèves lisent, analysent, étudient et approfondissent dans nos écoles chrétiennes (surtout dans les plus traditionalistes d'entre elles !), invoquent bien les dieux et se réclament d'une inspiration païenne. Mais des textes tant appréciés pour tout ce qu'ils apportent à l'homme individuel et à l'humanité, pour leurs valeurs profondes, philosophiques, morales, poétiques ou intellectuelles, pour leur caractère propre à aiguiser les facultés mentales du lecteur, à développer ses capacités de raisonnement et son sens critique, - ces textes peuvent-ils encore sérieusement être regardés comme étant d'inspiration démoniaque ? Il y a là, à première vue, une contradiction dans l'enseignement chrétien, qui mérite de la réflexion.

On peut réellement se demander si les premiers chrétiens, après avoir noirci leurs adversaires politiques et tout ce qui se rapportait à eux, n'ont pas, après coup, tout bonnement "récupéré" ce dont ils reconnaissaient bien la valeur évidente. Tous ceux qui connaissent un peu les lois de l'histoire et de la politique, savent que c'est monnaie courante que de reprendre les bonnes idées de l'ennemi après avoir essayé en vain ou avec succès, de les ridiculiser.

 

 

VI

JULIEN ET LA GNOSE CHRETIENNE

 

Une question subsiste. Un homme instruit, éclairé, ouvert et tolérant, comme le Julien que nous révèlent tant d'autres passages, a-t-il méconnu l'incontestable authenticité et profondeur du message christique ? Lui qui a été élevé et instruit pendant vingt ans dans la nouvelle religion, et qui a dit : "Je suis lent à condamner" (Lettres, XXXXVI, 376b), s'est-il trompé sur ce point non négligeable ?

Disons-le tout de suite : l'Apostat ne semble pas tant avoir horreur de l'enseignement du Christ, que vomir celui des chrétiens qui, eux, le présentent comme un "nouveau" message (cf. Lettres, XXXXVII, 433b). Julien a écrit un traité non contre les Saintes Ecritures, mais contre les chrétiens, ou contre ceux qui se prétendent tels.

Encore convient-il de préciser que si l'Empereur exécrait par exemple saint Athanase, il traite en véritable ami et en "homme sensé" saint Basile, dont il apprécie les "paroles d'or" :

"Car nous nous fréquentons sans cette hypocrisie que pratiquent les courtisans, et dont tu as fait jusqu'ici l'expérience, je crois. Cette hypocrisie fait que ceux qui louent, haïssent en réalité d'une haine qu'ils n'éprouvent même pas à l'égard de leurs pires ennemis. Mais s'il le faut, c'est avec une honnête franchise que nous nous réfutons et critiquons, sans que notre amitié mutuelle en devienne inférieure à celle des plus grands amis." (Lettres, XXVI, 381b-c) (19)

Il y a plus : Julien ne cache pas sa vénération pour le Dieu des Juifs et des chrétiens, "le Dieu tout puissant et créateur qui a daigné me couronner de sa main droite immaculée" (Lettres, LI, 397c). C'est assurément un comportement inhabituel pour un "apostat". Il reproche précisément aux chrétiens de ne pas le vénérer comme il convient, c'est-à-dire en imitant Abraham - reproche déjà adressé par le Christ aux Juifs (20) :

"Par les dieux ! je suis pourtant un de ceux qui évitent de célébrer des fêtes en compagnie des Juifs. Cependant, sans cesse j'adore le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Etant Chaldéens et appartenant à une race sainte et théurgique, ceux-ci apprirent la circoncision lors de leur séjour comme étrangers en Egypte, et ils vénérèrent un Dieu qui s'est toujours montré bienveillant à mon égard et à l'égard de ceux qui, comme Abraham, le vénèrent. Car c'est un Dieu très grand et puissant, mais qui n'a rien à voir avec vous ! En effet, vous n'imitez pas Abraham en lui érigeant des autels, en construisant des lieux de sacrifice ou en célébrant le culte au moyen de sacrifices, comme le faisait Abraham. Car Abraham sacrifiait, comme nous, sans cesse et continuellement." (Gal., 354a-356c)

Julien semble reprocher aux chrétiens de ne pas comprendre leurs propres Ecritures. Dans le traité qu'il leur destine, il leur pose sans cesse des "colles", parfois bien embarrassantes :

"Le serpent parle à Eve. Quel langage dirons-nous qu'il emploie? Le langage humain ? Alors en quoi ces choses diffèrent-elles des mythes inventés par les Grecs ?" (Gal., 86a)

Le traité abonde en ce genre de questions, dont Porphyre s'était déjà fait une spécialité. Elles paraissent moins destinées à ridiculiser les Ecritures qu'à suggérer aux chrétiens que sans exégèse en profondeur, elles restent incompréhensibles (21). Julien semble vouloir inculquer cette idée que l'Ecriture n'est PAS CLAIRE. Ainsi, Moïse "ne semble pas avoir tout dit" (Gal., 66a) ; il a "voilé en connaissance de cause" (ibid., 146a) ; il "n'enseignait pas ouvertement" (ibid., 290e) ; de même, Jean parlait "sans être clair ni net" (ibid., 213c) ; il "trompe pour ainsi dire insensiblement et secrètement" (ibid., 327c), ou encore "se tait par pudeur" (ibid., 327b) ; Matthieu "trompe la simplicité de ceux parmi les Gentils qui ont cru" (frg. 7) ; quant à Paul, il "surpasse tous les magiciens et imposteurs de tout lieu et de tout temps" (Gal., 100a). En résumé, "L'Ecriture est en quelque sorte ambiguë" (ibid., 253d), et donc trompeuse.

Dès le début de son traité, Julien met ses adversaires en garde. Il convient de comprendre DE L'INTERIEUR :

"S'ils veulent me contredire, mes lecteurs doivent faire comme au tribunal et ne rien examiner indiscrètement du dehors."(Gal., 41e)

On peut voir là une allusion à un savoir "ésotérique", mot qui effraie tant de chrétiens, encore de nos jours, bien que le Christ lui-même écartât ceux qui comprenaient de manière "exotérique", en restant à l'extérieur (Marc, 4, 11). Et Julien ose affirmer ce qui, encore aujourd'hui, fait frémir (de rage et d'impuissance ?) tant de "would be" chrétiens :

"Ce qu'il en est exactement du divin, il n'est pas facile à tous de le connaître, ni possible à ceux qui connaissent d'en parler devant tous." (Gal., 52b)

Saint Paul, notamment, a célébré la GNOSE ou SCIENCE de Dieu. Qu'en est-il des chrétiens ?

"Dieu vous a-t-il donné un principe de science ou un enseignement philosophique ? Et de quel genre ?" (Gal., 178a)

"Avez-vous encore l'audace de vous vanter d'une GNOSE de Dieu ?" (ibid., 135d)

La question de Julien suggère qu'en ce temps-là, certains imprudents peut-être y prétendaient encore ; de nos jours, on le sait, les chrétiens nient farouchement ce qu'ils ne possèdent plus. Il est vrai que la GNOSE ne s'obtient pas par des voies ordinaires :

"La connaissance de Dieu ne s'enseigne pas, mais c'est par croissance naturelle que les hommes l'acquièrent." (Gal., 52b)

"L'Esprit qui vient des dieux aux hommes, ne se présente que rarement et dans peu de gens, et il n'est pas facile à tout homme d'y participer, ni en tout moment." (ibid., 198b-c)

Julien rappelle que la base de toute pratique religieuse véritable est l'EXPERIENCE. Ainsi, Jean n'aurait écrit que ce qu'il a vu (cf. frg. 4). Dans cette optique, l'Empereur lance aux chrétiens un défi :

"Si l'expérience ne témoigne pas de nos dires, qu'on tienne notre tradition pour une fiction qui relève d'une crédulité absurde, et qu'on approuve la vôtre. Mais si c'est tout le contraire, et si nos dires trouvent depuis toujours un témoignage dans l'expérience, et si rien ne semble jamais s'accorder aux vôtres, pourquoi persistez-vous à chercher les querelles ?" (Gal., 115e-116a)

Mais peut-être les chrétiens ont-ils peur de l'expérience ? Et qui oserait les blâmer, si elle se révèle terrifiante ?

"Rien n'empêche, à mon avis, que Dieu ne soit grand ; mais il se peut qu'il ait des prophètes ou des exégètes sans valeur. La raison en est qu'ils n'ont pas accepté de purifier leur âme au moyen d'enseignements cycliques, ni d'ouvrir leurs yeux bien fermés, ni d'éclaircir la nuée qui les couvre. Au contraire, les hommes voient comme une grande lumière à travers un brouillard, sans pureté ni clarté. Convaincus qu'il s'agit là, non d'une lumière pure, mais d'un feu, et ne voyant pas tout ce qui l'entoure, ils s'exclament à haute voix: "Horreur !... Sauve qui peut ! Un feu ! Une flamme ! La mort ! Un couteau ! Une épée !" C'est donc par de nombreux termes qu'ils expliquent la puissance nuisible du feu, qui est une. Mais à ce sujet, il vaudrait mieux démontrer en privé, à quel point sont inférieurs à nos poètes ces maîtres qui enseignent les paroles sur Dieu !" (Lettre à un prêtre, 295d-296b)

Ceux que Julien décrit ci-dessus, "n'y ont vu que du feu" ! C'est sans doute à cette crainte de l'expérience qu'il faut rattacher le fait que la plupart des chrétiens se contentent des images, au lieu de chercher la réalité vivifiante :

"O Malheureux ! Nous gardons chez nous le bouclier tombé du ciel, que le grand Zeus ou père Arès nous a envoyé, nous donnant ainsi un gage, non en parole mais en fait, parce que ce bouclier protège notre cité pour toujours (22). Mais vous qui avez cessé de l'adorer et de le vénérer, vous adorez le bois de la croix en esquissant son image sur votre front et en l'inscrivant devant votre demeure." (Gal., 194c-d)

"Abraham reçoit le gage, et ajoute qu'un gage sans vérité ne paraît être qu'une forme de stupidité, comme celle de quelqu'un frappé par la foudre. Car il n'est pas possible de voir la vérité en partant d'un simple mot, mais il faut encore que les paroles soient accompagnées d'un signe visible, dont l'apparition donne l'assurance à l'égard de la prédiction faite sur l'avenir." (Ibid., 358e)

Quel gage reçut Abraham - cet Abraham que Julien prétendait imiter ?

"Dites-moi à présent, pourquoi l'ange ou Dieu, qui s'entretenait avec lui, le conduisit au-dehors et lui montra les étoiles ? Car même en demeurant à l'intérieur, ne savait-il pas quelle était la quantité des étoiles qui apparaissent et étincellent sans cesse la nuit ? Mais à mon avis, il voulait lui montrer les étoiles filantes, afin de lui offrir, comme gage visible de ses paroles, l'accord du ciel, qui accomplit et confirme tout (23).

Qu'on n'aille pas supposer qu'une telle exégèse soit forcée !" (Gal., 356e-358c)

Julien n'avait manifestement pas peur d'expliquer certains passages de l'Ecriture dans un sens gnostique. En fin de compte, on peut se demander si l'Empereur, malgré son aversion pour les chrétiens, n'était pas en contact avec des cercles chrétiens gnostiques, pour autant que ceux-là subsistaient encore. Il ne s'agit là que d'une hypothèse de notre part, à l'appui de laquelle nous aimerions citer deux passages.

Le premier est un commentaire sur le récit de la Genèse, du serpent qui séduit Eve. Il se rapproche à tout point de vue de l'enseignement des ophites, gnostiques chrétiens du IIe siècle. "Ils adoraient le serpent qui, en incitant Eve à manger du fruit défendu de l'arbre de la science (la gnose), avait permis aux hommes d'accéder à la connaissance." (24)

"Dieu défend aux hommes formés par lui la GNOSE qui distingue le bien et le mal. N'est-ce pas excessivement étrange ? Car qu'y aurait-il de plus stupide que l'incapacité de discerner le bien et le mal ? Il est évident, en effet, qu'on n'arrivera pas à éviter l'un, je veux dire le mal, ni à suivre l'autre, je veux dire le bien. En somme, Dieu a défendu à l'homme de goûter de la sagesse, alors que rien ne pourrait être plus précieux pour l'homme. Car la GNOSE qui distingue le bien et le mal est l'oeuvre propre à la sagesse. Voilà ce qui est évident, je crois, même pour les insensés ! Par conséquent, le serpent est plutôt un bienfaiteur, et non un fléau pour la race humaine.

En outre, on raconte que Dieu est jaloux. Car ayant vu que l'homme avait eu part à la sagesse, et pour qu'il ne goûte pas, dit-il, de l'arbre de vie, il le jeta hors du paradis, en disant expressément : "Voici qu'Adam est devenu comme un d'entre nous, connaissant le bien et le mal. Et maintenant, qu'il ne tende jamais la main pour prendre de l'arbre de vie, pour manger et vivre éternellement." (Gen., 3, 22)

Et bien ! si chacune de ces choses n'est pas un mythe contenant un enseignement secret, ce dont je suis pour ma part convaincu, alors ces paroles sont chargées de beaucoup de blasphèmes à l'égard de Dieu. Car ignorer que celle qui est créée comme aide sera responsable de la chute, et interdire la GNOSE du bien et du mal, la seule chose qui semble contenir l'intellect humain, et en outre être jaloux et empêcher l'homme mortel de devenir immortel par la participation à l'arbre de vie, tout cela appartient à un être extrêmement jaloux et envieux." (Gal., 89a-94a)

Les ophites, semble-t-il, n'existaient plus au temps de Julien, mais on sait qu'ils "professaient une doctrine assez proche de celle des valentiniens" (25). Or, non seulement les valentiniens ou disciples de Valentin existaient encore au IVe siècle, mais Julien, dans une lettre où se mêlent sévérité et humour, prend leur défense contre les Ariens :

"Je traite tous les Galiléens avec douceur et humanité, au point que personne, en aucun lieu, ne subit de la violence, n'est traîné vers le temple ou n'est menacé contre son gré d'une autre insolence de ce genre.

Mais les adhérents de l'Eglise des Ariens, que la richesse a ramollis, se sont attaqués aux disciples de Valentin et ont osé faire à Edesse ce qui ne se ferait jamais dans une cité bien gouvernée.

Par conséquent, puisque leur admirable loi leur prescrit d'embrasser la pauvreté, pour entrer plus facilement dans le Royaume des cieux, nous avons donné l'ordre, pour assister ces hommes dans leur effort, d'enlever à l'Eglise des habitants d'Edesse toutes ses richesses, pour les donner aux soldats, et d'ajouter ses possessions à nos biens privés. Ainsi, la pauvreté les rendra sages et ne les privera pas du Royaume céleste qu'ils en sont encore à espérer.

Nous ordonnons aux habitants d'Edesse de s'abstenir de toute sédition ou querelle, afin d'éviter qu'en suscitant mon humanité à votre égard, vous ne soyez condamnés pour désordre public, par l'épée, l'exil ou le feu." (Lettres, XXXX, 424c-425a)

Il est donc possible que l'Empereur avait quelque attachement ou sympathie pour les gnostiques héritiers de Valentin.

 

 

VII

CONCLUSION

 

Que conclure de ce rapport sévère établi par Julien ? Ne nous a-t-on pas toujours appris que les chrétiens étaient et sont des gens recommandables par leur foi, leur vertu, leur droiture et leurs bonnes moeurs ? Certes, ils seront eux-mêmes les premiers à avouer que tout n'est pas rose chez eux, qu'on trouve parmi eux "encore" des imperfections, et qu'après tout, ils sont pécheurs, comme tout le monde.

Mais de tels aveux n'engagent que rarement les chrétiens à se remettre en cause, dès qu'il s'agit de se comparer aux païens. Quoi qu'il en soit, ceux-ci sont alors les "méchants", les chrétiens, eux, les "bons". Ce qui n'est pas moins douteux, c'est que le christianisme a apporté un "progrès" à l'humanité.

On oublie que pendant des siècles, c'est là le son de cloche produit et répandu par les vainqueurs du paganisme. Habitués à ce son, nous n'en connaissons pas d'autre. Les partis politiques, les journalistes politiquement engagés, les agences publicitaires, les commerçants, etc. ne varient jamais l'essence de leur message : "les meilleurs, c'est nous !" Or, c'est bien à des marchands et à des gens épris de pouvoir que Julien compare les chrétiens.

Avec effroi, Julien observe comment une culture sublime, une des plus grandes qu'ait connue l'humanité, sombre peu à peu dans le désordre et l'ignorance. Il est indéniable que cette situation a été en quelque sorte suscitée de l'intérieur. Les conquêtes de Rome, tout en favorisant la diffusion de son héritage spirituel et intellectuel, provoquaient en même temps l'épuisement de sa race. L'esclavage à outrance et un accueil de plus en plus vaste des peuplades barbares au sein de l'Empire ne sont pas non plus étrangers à l'esprit de décadence qui s'infiltrait dans toute la société.

Mais il est certain que la chute de l'Empire romain fut hâtée par une véritable révolution, une des plus extraordinaires et hargneuses qu'on puisse s'imaginer. Selon Julien, elle fut menée de main de maître par des clercs, des évêques, qui en véritables démagogues manipulaient une foule ignorante et sans instruction, issue des couches les plus basses et les plus pauvres. Cette populace se signalait par sa vulgarité, sa grossièreté et sa violence.

Ce qui unissait cette foule, c'était une idéologie plutôt qu'une religion ou une philosophie véritable. Pouvait-il en être autrement ? Que peut comprendre Monsieur Tout-le-monde au message profond du Christ ? L'enseignement a donc été nivelé ; il fallait atteindre et persuader même les plus bornés parmi les rustres pour grossir les rangs. La foule, par définition, rejette ce qui la dépasse ; elle avilit tout.

La situation s'est en quelque sorte perpétuée jusqu'à nos jours, où même les chrétiens les plus instruits croient devoir dénoncer la GNOSE, ou SCIENCE de Dieu, pourtant bien attestée par les Saintes Ecritures. Les gnostiques chrétiens sont accusés et condamnés. Cette triste absurdité est cependant dans la logique des choses. Les gnostiques chrétiens avaient bien des choses en commun avec les païens, ne s'intéressaient sans doute pas aux choses du monde, et n'auraient pas hésité à dénoncer les manigances de ces agitateurs, qui abusaient d'un enseignement sublime pour s'installer confortablement dans ce bas-monde.

La meilleure preuve qu'on puisse fournir d'une certaine "mauvaise foi" des chrétiens, c'est bien cette attitude ambiguë qui consiste à dénigrer, rapetisser, ridiculiser tout ce qui est d'inspiration païenne et prétendument démoniaque ; puis, à récupérer tout, absolument tout ce qui est païen, parce que c'est bien le seul moyen de préserver une certaine civilisation. Que l'on considère les cours donnés à l'école : le latin, le grec, les mathématiques, la physique, la biologie, l'histoire, la géographie, la musique, la gymnastique... tous ces cours ont une dénomination et une origine grecque ou latine ; ils sont imbus d'éléments hérités de l'Antiquité païenne à laquelle l'enseignement christique n'a absolument rien ajouté. En matière de morale, les chrétiens n'ont rien inventé de neuf par rapport aux païens. La seule chose qui a changé, c'est l'enseignement religieux.

L'ironie veut que de nos jours, où l'esprit barbare envahit de plus en plus notre société, les écoles chrétiennes sont encore, dans l'ensemble, les défenseurs les plus sûrs de l'enseignement traditionnel, c'est-à-dire d'origine païenne !

Remarquons que cette situation (cocasse en quelque sorte) illustre bien la parole de Julien, selon laquelle Jésus et Paul n'avaient pas prévu que les chrétiens seraient un jour les maîtres du monde. En d'autres termes, leur enseignement n'avait rien prévu en matière de politique, d'éducation, de législation, d'administration. Tout ce qui pouvait y contribuer, devait être puisé dans les écrits païens.

Les écrits de Julien ont échappé comme par miracle à l'inquisition chrétienne. Nous ne connaissons pas d'autre critique qui soit aussi sévère et impitoyable à l'égard des chrétiens, que la sienne. Tant qu'à tout prendre des païens, autant y rajouter encore ce réquisitoire!

 

 

Athanase Lynxe

 

NOTES

 

(1)La première partie a paru dans Le Fil d'Ariane, n° 53-54, pp. 6-28. Nous rappelons que la traduction des extraits a été faite sur base de l'édition Loeb, The Works of the Emperor Julian, en trois volumes, Londres, avec une traduction anglaise de W.C. Wright. Notre article était déjà achevé quand nous avons pris connaissance de l'ouvrage Contre les Galiléens, introduction, traduction et commentaire par Christopher Gérard, éd. Ousia, 1995. M. Gérard y arrive à peu près aux mêmes conclusions que celles présentées dans notre étude.

(2)Cf. le retentissant Procès à Porphyre, dans Le Fil d'Ariane, n° 20, pp. 23-36, et n° 21, pp. 53-68 ; procès qui valut à l'accusé une condamnation ignominieuse, et à son réfutateur, M. Feye, la réputation d'un champion du christianisme.

(3)Toutes ces accusations, ou presque, reviennent à plusieurs reprises dans les extraits que nous citerons. Pour l'accusation de paganisme, cf. Lettres, LV, où le christianisme est taxé de "religio agrestis : religion rustique, paysanne, païenne". Porphyre (cf. F.A. N° 20, p. 31, et la note 8) s'était exprimé de manière comparable.

(4)Crampon traduit : "Tu ne blasphémeras pas contre Dieu". Mais saint Jérôme, dans la Vulgate, traduit : "diis non detrahes : tu n'enlèveras pas aux dieux", ou : "tu ne ravaleras, rabaisseras pas les dieux". Les Septante maintiennent également un pluriel, "dieux". Les Modernes ne manqueront sans doute pas d'en vouloir à saint Jérôme et aux Septante pour cette "distraction".

(5)Allusion à Actes, 10 et 13, 1 - 12.

(5bis)Passage bien curieux ! L'Empire romain, depuis la fondation de Rome en 753 av. J.-C. jusqu'à la chute de Constantinople en 1453, a duré plus de deux mille ans. Ou Julien, avec ses dons de divination, ferait-il allusion à une existence bimillénaire du christianisme ? En tout cas, Jésus, lui, a refusé le pouvoir temporel proposé par le Prince de ce monde.

(6)Cf. I-Cor., 8, 7-13.

(7)Sur l'aspect essentiellement ésotérique du christianisme primitif, impliquant l'impossibilité de toute application dans un domaine exotérique quelconque, législatif notamment, cf. l'article de J.M. d'Ansembourg, La thèse de René Guénon sur les origines du christianisme, dans : Le Fil d'Ariane, n° 39, pp. 56-79. Voir aussi Et la Gnose ? de J.-A. Devos-Hornett, dans le F.A. N° 53-54, pp. 29-52, notamment p. 33.

(8)Cf. Rom. 1, 23 : "ils ont échangé la majesté du Dieu incorruptible pour des images représentant l'homme corruptible".

(9)L'historien Gibbon (Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, trad. de Guizot, éd. Robert Laffont, Paris, 1983, p. 543, note 5) cite les mots qu'un poète place dans la bouche de Constantin :

"Les saints autels n'étaient à mes regards

Qu'un marchepied du trône des Césars..."

Gibbon ajoute : "Le poème d'où sont tirés ces vers peut être lu avec plaisir, mais la décence défend de le nommer."

(10)Allusion à l'expédition des Sept contre Thèbes. Cf. la tragédie du même nom, d'Eschyle.

(11)Littéralement "un Jésus tourné sens dessus dessous". La traduction de Wright, "who had taken up his abode" ("qui s'était installé"), est incompréhensible.

(12)Echo de Jean, 12, 6 ? Jésus y dit à Judas : "Car vous aurez toujours des pauvres avec vous..."

(13)En grec ils sont strictement ceux qui s'occupent des héritages. Cf. I-Pierre, 5, 2-3 : "Faites paître le troupeau de Dieu qui est en vous..., et non en vous rendant maîtres des héritages..."

(14)Litt. "pitié, miséricorde".

(15)Il s'agit d'un père spirituel, avec qui Julien semble être resté en bons termes (cf. Lettres, XV).

(16)Cf. Odyssée, X, 73-74.

(17)Il s'agit notamment des chrétiens "orthodoxes", exilés par l'Arien Constance.

(18)Après avoir parlé de l'exclusion des enseignants chrétiens, Julien semble aborder à présent la question des élèves chrétiens.

(19)Julien avait fait ses études à Athènes en compagnie de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze. Grégoire a écrit de violentes invectives contre Julien. Celui-ci reste muet au sujet de cet ancien condisciple.

(20)Cf. Jean, 8, 39.

(21)De même, Porphyre faisait allusion à "un sens qui aurait plus de rapport aux mystères et qui serait plus intéressant", à "la totalité du sens des choses cachées" (F.A., n° 20, p. 31) ; il rappelle au sujet des Evangélistes, qu'"il n'y a pas de raison pour qu'ils aient parlé clairement" (n° 21, p. 54), et : "en chacune de ces histoires nous rechercherons du plus fin" (p. 57).

(22)Il est question du fameux "ancile", bouclier tombé du ciel sous le règne de Numa, au début de l'existence de Rome.

(23)Cfr. Gen., 15, 5. "Accord (du ciel)", en grec litt. "PIERRE".

(24)Hervé-Masson, Dictionnaire des hérésies dans l'Eglise catholique, éd. Sand, 1986, p. 217.

(25)Ibid.