DEUX TEMOINS DU CHRISTIANISME AU
IVe SIECLE :
LIBANIUS ET AMMIEN MARCELLIN
Avec l'Empereur Julien, il est deux autres auteurs païens de la seconde moitié du IVe siècle, dont les témoignages sur les Chrétiens sont particulièrement intéressants. Il s'agit de Libanius et d'Ammien Marcellin. Le premier a écrit en grec, le deuxième en latin ; le premier est orateur, le deuxième historien. Ils ont en commun leur admiration pour le jeune Empereur, dont ils rapportent avec complaisance les exploits. Libanius fut le maître et l'ami de Julien ; Ammien Marcellin, d'abord soldat de son métier, servit dans l'armée de Julien et participa notamment à la campagne contre les Perses. Leurs ouvrages fourmillent de récits et d'anecdotes où il est question, ouvertement ou par allusion, des Chrétiens. Nous y avons cueilli les extraits les plus significatifs.
Commençons par Libanius, adversaire résolu des Chrétiens, dont il brave, après la mort de l'Empereur bien-aimé, la terreur exercée à l'égard de ceux qui sont restés fidèles au paganisme. Il n'hésite pas, dans son Discours XXX, à prendre devant l'Empereur Théodose la défense des païens et de leurs temples maltraités par les représentants de la nouvelle religion :
"Je paraîtrai donc entreprendre bien des choses très risquées en voulant t'entretenir sur les temples et sur la nécessité de ne pas leur faire subir du mal, comme c'est actuellement le cas... Car souvent, le pouvoir d'un mouvement de la tête l'emporte sur la force de la vérité." (Disc. XXX, 2-3)
Libanius y va un peu fort ! La religion ne servirait aux Chrétiens que comme prétexte pour s'enrichir (1) :
"Tu n'as pas, quant à toi, ordonné de fermer les temples, tu n'en as interdit l'accès à personne, tu n'as pas exclu des sanctuaires et des autels ni le feu, ni l'encens, ni les honneurs des autres parfums. Mais ces gens vêtus de noir, qui mangent plus que des éléphants, qui, par la quantité de leurs boissons, donnent du fil à retordre à ceux dont les chants accompagnent cette beuverie, et qui camouflent tout cela sous une pâleur qu'ils se sont donnée artificiellement, ces gens donc, bien que la loi n'ait pas changé, Sire, et qu'elle soit toujours en vigueur, se précipitent sur les temples avec des bâtons, des pierres et des barres de fer, tandis que d'autres, n'ayant pas ces moyens, se servent même de leurs mains et de leurs pieds. Suit alors un pillage en règle : on arrache les toits, on démolit les murs, on culbute les statues, on renverse les autels ; les prêtres, eux, ont le choix : se taire ou se faire tuer. Quand le premier temple est en ruine, c'est la course vers le second, puis vers le troisième ; on ajoute aux trophées d'autres trophées, au mépris de la loi.
Ces actes audacieux sont commis également dans les villes, mais la plupart du temps à la campagne. Ceux qui manifestent ces hostilités sont même nombreux en chaque endroit, mais après d'innombrables méfaits, cette racaille dispersée se rassemble ; ils demandent des comptes les uns aux autres de leurs actes. Quelle honte si l'on a pas commis les plus grandes injustices ! Les voilà donc qui traversent les champs comme des torrents, ravageant avec les temples les champs mêmes...
C'est donc contre ce que l'Etat a de plus vital que sont dirigées l'audace et l'impudence de ceux qui s'attaquent aux champs (2). Ils prétendent faire la guerre aux temples, mais cette guerre est une source de revenus, d'une part pour ceux qui s'attaquent aux sanctuaires, d'autre part pour ceux qui ravissent aux malheureux leurs biens, à la fois ce que la terre leur a rapporté et les bêtes qu'ils nourrissent. C'est ainsi que les agresseurs s'en vont, chargés de ce que le siège a rapporté comme butin. Pour d'autres encore, cela ne suffit pas ! Ils s'approprient aussi la terre d'un tel, sous prétexte qu'elle est consacrée; ils sont nombreux à avoir été spoliés de leurs terres ancestrales sous ce faux prétexte. D'autres, enfin, vivent dans la mollesse en profitant des malheurs d'autrui : ce sont ceux qui prétendent servir leur dieu en jeûnant. Et si les victimes des spoliations se rendent auprès du "pasteur" qui habite la ville - car c'est ainsi qu'ils appellent un homme qui n'est pas du tout recommandable -, si donc ils viennent se plaindre et raconter les torts subis, ce pasteur approuve les agresseurs, et il chasse les victimes en leur disant qu'ils peuvent s'estimer heureux de ne pas avoir subi pire.
Cependant, ces victimes sont elles aussi tes sujets, Sire, et elles sont plus utiles que ceux qui leur font injustice, dans la même mesure que les travailleurs sont plus utiles que les fainéants. Les uns ressemblent aux abeilles, les autres aux faux-bourdons.
Et s'ils apprennent qu'un champ possède de quoi pouvoir être pillé, voilà qu'il est aussitôt associé à des sacrifices ! On y fait des choses horribles ! Il faut y envoyer une troupe armée ! Et les voilà qui s'amènent, ces donneurs de leçons - car c'est le prétexte qu'ils donnent à leurs brigandages, si ce dernier mot n'est pas trop faible. Au moins, les brigands essaient de rester à l'ombre et ils nient leurs méfaits ; si on appelle quelqu'un un brigand, on l'insulte. Mais ceux-là y mettent leur honneur, s'en vantent, en informent ceux qui ignorent tout et se proclament dignes de marques d'estime." (Disc. XXX, 8-12)
En passant, Libanius évoque les relations très peu fraternelles entre les adeptes des différents courants du Christianisme :
"Mais ils diront que ce n'est pas dans leurs habitudes de livrer quelqu'un aux bourreaux pour qu'on le tue, même s'il a fait les choses les plus horribles. Pour moi, je passe sous silence tous ceux qu'ils ont tués à l'occasion de leurs dissensions, sans respect pour le nom qu'ils partagent, car on attribuera peut-être ces actes à de la précipitation. Par contre, quand vous expulsez ceux qui, par leurs soins, remédient à la pénurie parmi les vieilles femmes, les vieillards et les enfants orphelins, dont la plupart souffrent de nombreux handicaps physiques, cela n'est-il pas du meurtre ? Cela n'est-il pas une condamnation à mort ? Cela n'est-il pas une exécution, et même par une mort plus amère, par la famine ? Car s'ils ont perdu de quoi se nourrir, il ne leur reste assurément plus que ce genre de mort...
Et s'ils me parlent de ce qui est écrit dans les livres auxquels ils prétendent obéir, j'y opposerai, moi, les méchancetés dont ils se sont rendus coupables. S'il n'en était pas ainsi, ils ne vivraient pas non plus dans la mollesse. En réalité, nous savons comment ils passent leurs jours, comment ils passent leurs nuits ! N'est-il donc pas absurde que des gens qui n'hésitent pas à faire ces choses, montrent ces scrupules ? Mais la vérité est que tant de champs ont été privés de tant de temples, à cause de leur insolence, leur ivresse, leur avarice, et parce qu'ils n'ont nulle envie de se dominer." (Disc. XXX, 20-21)
Un autre discours souligne l'intérêt que portaient les Chrétiens aux biens périssables de ce monde :
"Néanmoins, ces honorables gens, qui se sont enrichis par la pauvreté des autres et qui jugent intolérable de ne pas posséder ce qui appartient aux dieux, ont déménagé, les uns la nuit, les autres au vu et au su de tout le monde, une telle quantité d'argent que chacun avait besoin de beaucoup de véhicules et de nombre de mulets gémissant inmanquablement sous la charge. Que méritent donc, demandera-t-on, ces gens ? Ils ont trahi la ville, et ils n'ont vu que leur propre intérêt en transportant leurs richesses à un autre endroit pour être prêts à sortir sans encombre. Pourtant, c'était à eux d'arrêter et de retenir les pauvres par des arguments et même par des menaces. Mais ils approuvaient ceux qui agissaient ainsi et disaient qu'il est humain de vouloir se sauver. Comme si la cité leur devait reconnaissance pour la prospérité qu'ils y ont connue ! La seule chose qu'ils aient faite de bon, c'est qu'ayant toujours nié leur richesse, ils ont prouvé maintenant qu'ils ont acquis un très grand nombre de biens, tant ils ont eu de peine et de besogne à les rassembler et à les transporter." (Disc. XXIII, 18-19)
Mais arrêtons net ces propos fielleux. Cédons la parole à Ammien Marcellin, moins rempli d'animosité et sachant mieux doser son langage. Au moins, il trouve, lui, à ces excès de rapacité une explication toute humaine :
"Arriva alors son successeur, ancien inspecteur du palais, Viventius ; c'était un Pannonien intègre et sage, dont l'administration fut douce et paisible ; tous les biens affluaient en abondance. Mais il fut lui aussi terrifié par la division et les dissensions sanglantes du peuple. Voici quelle affaire les avait suscitées. Damase et Ursin brûlaient démesurément d'accaparer le siège épiscopal ; leurs intérêts divergents les engageaient dans un conflit très rude ; leurs partisans respectifs en arrivèrent, dans leurs disputes, à tuer et à infliger des blessures. Ne pouvant redresser ni calmer la situation, Viventius céda devant l'étendue de la violence et se retira dans la banlieue. Quant à la lutte, Damase l'avait emportée, grâce à la persévérance du parti qui lui était favorable. Or, c'est un fait établi que dans la basilique de Sicinnus, où se fait l'assemblée de la secte chrétienne, on découvrit en un seul jour cent trente-sept cadavres, et que la populace fut longtemps enragée avant de s'apaiser avec peine.
Pour moi, en considérant l'ostentation qui est le propre de la vie urbaine, je ne nie pas que ceux qui sont désireux de cette charge devraient, pour obtenir ce qu'ils ambitionnent, se lancer de toutes leurs forces dans la querelle ; car une fois qu'ils auront obtenu gain de cause, ils seront à ce point exempts de soucis qu'ils s'enrichissent par les offrandes des matrones, circulent installés dans des chariots, habillés avec soin, et s'occupent de banquets tellement riches que leurs repas surpassent les tables des rois. Ils pourraient vivre vraiment heureux, s'ils méprisaient la majesté de la ville, derrière laquelle ils cachent leurs vices, et s'ils imitaient la vie de certains prêtres des provinces : ceux-là, la simplicité et la grande modération qu'ils observent en mangeant et en buvant, la mesquinerie même de leurs vêtements, et leurs regards qui fixent le sol, les recommandent, auprès du Dieu éternel et auprès de ses véritables adorateurs, comme des hommes purs et modestes." (XXVII, 3, 11-14)
C'est Praetextatus, successeur de Viventius, qui réussira à ramener le calme dans la capitale de l'Empire :
"Par son autorité et par son juste suffrage accordé à la vérité, il apaisa le désordre suscité par les querelles des Chrétiens, il bannit Ursin et ainsi obtint une paix profonde, très souhaitée par les citoyens de Rome..." (XXVII, 9, 9)
Ammien ne met pas non plus sur le compte de tous les Chrétiens ce qui est le fait du seul évêque de la ville de Bézabdé, assiégée et bientôt prise par les Perses. Encore Ammien a-t-il la délicatesse de mettre personnellement en doute ledit fait. Parmi ses lecteurs, n'y avait-il pas aussi des Chrétiens ?
"Mais le lendemain, après toutes ces tribulations, on accorda d'un commun accord une trêve. Alors qu'une grande terreur occupait partout les murailles, et que les Perses avaient les mêmes craintes, un prêtre de la religion chrétienne montrait par des signes de la main et de la tête qu'il voulait sortir ; ayant reçu l'assurance qu'il lui serait permis de retourner sain et sauf, il eut accès jusqu'aux tentes du roi. Quand on lui eut donné la possibilité de dire ce qu'il désirait, il conseillait, sur un ton paisible, aux Perses de s'en retourner chez eux ; après les douleurs éprouvées dans les deux camps, on pouvait craindre, déclarait-il, que peut-être de plus grandes encore suivraient. Mais il s'obstinait en vain à formuler ces arguments ainsi que beaucoup d'autres du même genre ; il se heurtait à la rage insensée du roi qui jurait avec entêtement qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir détruit la forteresse.
Cependant, l'évêque encourut un soupçon infondé (c'est mon avis), bien qu'il fût répandu avec assurance par beaucoup de gens : lors d'un entretien secret, il aurait renseigné Sapor sur les parties de la muraille qu'il pouvait attaquer, ces endroits étant fragiles et faibles à l'intérieur. Et dans la suite ce soupçon parut justifié, parce qu'après cette visite, les endroits peu sûrs, que leur état ruineux faisait chanceler, étaient battus par les machines bien placées de l'ennemi ; cela se faisait avec une joie maligne, comme si ceux qui dirigeaient les engins connaissaient bien l'intérieur." (XX, 7, 7-9)
Venons-en à un témoignage-clef. Selon Ammien, la tolérance religieuse de l'Empereur Julien n'est nullement désintéressée :
"Et pour renforcer l'effet de ses arrêtés, il fit entrer au palais les prêtres des Chrétiens qui étaient divisés entre eux, ainsi que le peuple déchiré par la discorde ; il les exhortait poliment à enterrer leurs discordes, et maintenant que personne ne le leur interdisait, à observer chacun sans crainte sa propre religion. Il avait une bonne raison pour persévérer dans cette conduite : puisque la liberté augmenterait leurs dissensions, il n'aurait plus à craindre, dans la suite, une populace unie; il savait par expérience qu'aucune bête sauvage n'est aussi hostile à l'homme que ne le sont la plupart des Chrétiens dans leur haine mutuelle et mortelle." (XXII, 5, 3-4)
Nous préférons clôturer ici cette brève étude. Les temps ont changé ; il faut savoir tourner la page.
A. Lynxe
NOTES
(1)Dans l'Histoire Auguste, XXIX, 8, 7, l'Empereur Hadrien dit sur les Egyptiens : "Ils n'ont qu'un seul dieu : l'argent. Celui-ci, les Chrétiens, les Juifs, et toutes les autres catégories du peuple le vénèrent."
(2)La traduction de A.F. Norman (Libanius, Selected Orations, t. II, éd. Loeb, p. 111), est éloquente : "these hooligans".