LES PERSECUTIONS CONTRE LES CHRETIENS

SELON EDWARD GIBBON

 

 

L'histoire des persécutions du pouvoir romain contre le christianisme est une des plus délicates à traiter, tant elle est susceptible de soulever les passions. Chacun, quel que soit le milieu dont il est issu, garde depuis son enfance, fixées dans son esprit, certaines images des martyrs chrétiens dévorés par les lions du cirque, maltraités par leurs bourreaux, insultés par une populace mécréante. Instituteurs, livres, images nous ont soigneusement et régulièrement imprégnés d'innommables horreurs, au point qu'il nous est devenu presque impossible de remettre en question la véracité, ou au moins la teneur générale de ces récits.

Ainsi dans son manuel Histoire de l'Eglise (arborant "l'Imprimatur"), E. de Moreau écrit à propos du nombre des martyrs :

"On manque absolument d'éléments pour le fixer. Mais il a été très grand. Dès la première persécution, Tacite mentionne "une grande multitude" de martyrs. Le chiffre semble être devenu surtout considérable dans les dernières persécutions. Sous Dioclétien, en Egypte seulement, dix mille chrétiens furent mis à mort. Vers la même époque, une petite ville de Phrygie, complètement chrétienne, fut entourée par des soldats qui y mirent le feu et personne n'échappa."(1)

Pourtant, du point de vue de l'historiographie, la question des persécutions soulève bien des problèmes. En lisant par exemple La Légende Dorée de Jacques de Voragine, on ne peut que sourire en voyant les Empereurs prendre une part très personnelle dans les interrogatoires et les supplices de tel ou tel chrétien rétif : ils s'acharnent avec une haine implacable et une rage aveugle sur la pauvre victime devant laquelle doivent reculer toutes les autres occupations d'un homme d'Etat dirigeant un Empire aussi vaste que l'Europe.

De fait, les textes qui nous renseignent sur les persécutions et sur la mort des martyrs sont en général, non seulement relativement ou sensiblement tardifs par rapport aux événements relatés, mais encore issus de plumes maniées par les Chrétiens eux-mêmes, c'est-à-dire : par les victimes devenues vainqueurs.

Dans sa remarquable Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, Edward Gibbon a consacré un chapitre particulier au problème que nous venons d'évoquer (2). Certaines pages, très pertinentes, méritent d'être citées.

"C'est par une méprise bien naturelle que l'on a si peu respecté la vérité et la vraisemblance dans le tableau des premiers martyrs. Les écrivains ecclésiastiques du quatrième et du cinquième siècle, animés d'un zèle implacable et inflexible contre les hérétiques ou les idolâtres de leur temps, ont supposé que les magistrats de Rome avaient été dirigés par les mêmes sentiments. Parmi ceux qui étaient revêtus de quelques dignités dans l'empire, on en voyait peut-être quelques-uns qui avaient adopté les préjugés de la populace. La cruauté des autres pouvait être aigrie par des motifs d'avarice ou de ressentiment personnel. Mais on ne saurait en douter, et les déclarations que la reconnaissance a dictées aux premiers chrétiens en sont un sûr garant, les magistrats qui exerçaient dans les provinces l'autorité de l'empereur ou du sénat, et auxquels seuls on avait confié le droit de vie et de mort, se conduisirent, en général, comme des hommes qui joignaient à une excellente éducation, des moeurs honnêtes, qui respectaient les règles de justice, et qui avaient étudié les préceptes de la philosophie ; la plupart refusaient le rôle odieux de persécuteur ; souvent ils rejetaient les accusations avec mépris, ou ils suggéraient aux chrétiens les moyens d'éluder la sévérité des lois. Toutes les fois qu'on leur remettait un pouvoir illimité, ils s'en servaient moins pour opprimer l'Eglise que pour la protéger et pour la secourir dans son affliction. Ils étaient bien éloignés de condamner tous les chrétiens accusés devant leur tribunal, et de punir du dernier supplice tous ceux qui étaient convaincus d'un attachement opiniâtre à la nouvelle superstition." (pp. 397-398)

"Le savant Origène, qui avait étudié et qui connaissait par expérience l'histoire de l'Eglise, déclare, dans les termes les plus formels, que le nombre des martyrs était peu considérable (3). Son autorité suffirait seule pour détruire cette armée innombrable de confesseurs dont les reliques, tirées pour la plupart des catacombes de Rome, ont rempli tant d'églises, et dont les aventures merveilleuses ont été le sujet de tant de romans sacrés. Mais l'assertion générale d'Origène est expliquée et confirmée par le témoignage particulier de saint Denys, son ami, qui, dans la ville immense d'Alexandrie, et du temps de la persécution rigoureuse de l'empereur Dèce, compte seulement dix hommes et sept femmes exécutés pour avoir professé la religion chrétienne." (pp. 398-399)

Or, ces deux témoignages chrétiens nous conduisent déjà au milieu du IIIe siècle. C'est vers cette époque (258) que saint Cyprien, après de longs démêlés avec la justice romaine, et refusant de sacrifier aux dieux, est condamné à mort :

"Il est singulier que de tous les évêques qui étaient en si grand nombre dans la province d'Afrique, saint Cyprien ait été le premier jugé digne d'obtenir la couronne du martyre." (p. 402) (4)

Nous ne sommes plus très éloignés du fameux Edit de Milan (313), qui assurera définitivement aux Chrétiens la liberté du culte. Mais auparavant, il y a encore ce qu'on a coutume d'appeler la grande persécution, inaugurée en 303 par un édit de Dioclétien :

"Il fut ordonné que leurs églises seraient entièrement démolies dans toutes les provinces de l'empire, et l'on décerna la peine de mort contre ceux qui oseraient tenir des assemblées secrètes pour exercer leur culte religieux. (...) Par le même édit, toutes les propriétés de l'Eglise furent à la fois confisquées, et ses biens furent ou vendus à l'encan, ou remis au domaine impérial, ou donnés aux villes et aux communautés, ou enfin, accordés aux sollicitations des courtisans avides." (p. 417)

D'autres édits de Dioclétien suivirent :

"Le premier de ces édits enjoignait aux gouverneurs des provinces de faire arrêter tous les ecclésiastiques ; et les prisons destinées aux plus vils criminels furent remplies d'une multitude d'évêques, de prêtres, de diacres, de lecteurs et d'exorcistes. En vertu d'un second édit, le magistrat eut ordre d'employer tous les moyens de sévérité qui pouvaient les faire renoncer à leur odieuse superstition et les ramener au culte des dieux. Cette rigueur s'étendit, par un troisième édit, au corps entier des chrétiens, qui se trouvèrent exposés à une persécution générale et violente." (pp. 420-421)

Nous voici dans le vif du sujet. Le lecteur aura-t-il enfin droit à des massacres sans nom et sans nombre ? Le rapport de Gibbon se veut impartial :

"Il est (...) à propos d'examiner le nombre des personnes qui périrent victimes des édits de Dioclétien, de ses associés et de ses successeurs. Les légendaires des temps moins reculés parlent de villes détruites, d'armées entières moissonnées à la fois par la rage aveugle de la persécution. Des écrivains plus anciens se contentent de répandre, sans ordre et avec profusion, des invectives pathétiques, et ne daignent pas fixer le nombre de ceux qui eurent le bonheur de sceller de leur sang la croyance de l'Evangile. Cependant l'histoire d'Eusèbe nous apprend qu'il n'y eut que neuf évêques punis de mort ; et l'on voit par son énumération particulière des martyrs de la Palestine que quatre-vingt-douze chrétiens seulement eurent droit à cette dénomination honorable (5). Comme nous ne connaissons pas le degré comparatif de zèle et de courage qui régnait alors parmi les évêques, il ne nous est possible de tirer aucune induction utile du premier de ces faits ; mais le dernier peut servir à justifier une conclusion très importante et très probable. Selon la distribution des provinces romaines, il paraît que la Palestine formait la seizième partie de l'empire d'Orient, et puisqu'il y eut des gouverneurs qui, par une clémence réelle ou affectée, s'abstinrent de tremper leurs mains dans le sang des fidèles, il est raisonnable de croire que le pays où le christianisme avait pris naissance produisit au moins la seizième partie des martyrs qui souffrirent la mort dans les Etats de Galère et de Maximin. Le tout se montera donc environ à quinze cents; et, si l'on divise ce nombre par les dix années de la persécution, le résultat donnera cent cinquante martyrs par an. Si l'on applique la même proportion aux provinces de l'Italie, de l'Afrique et peut-être de l'Espagne, dans lesquelles, au bout de deux ou trois ans, la rigueur des lois pénales fut ou suspendue ou abolie, la multitude des chrétiens condamnés à mort par une sentence juridique, dans toute l'étendue de l'empire romain, sera réduite à un peu moins de deux mille personnes ; et puisque du temps de Dioclétien les chrétiens étaient certainement plus nombreux, et leurs ennemis plus irrités qu'ils ne l'avaient jamais été dans toute autre persécution antérieure, ce calcul probable et modéré peut apprendre à se former une idée juste du nombre des saints et des martyrs qui, dans les anciens temps, ont sacrifié leur vie pour répandre dans le monde la lumière de l'Evangile." (p. 428)

Bien des choses seraient encore à dire sur les motifs exacts des persécutions. Le pouvoir romain ayant toujours été tolérant envers toutes les croyances et religions, ses attaques étaient dirigées moins contre la foi que contre l'attitude chrétienne, souvent en marge de la loi par le rejet de la société païenne et de ses règles. L'aveu de E. de Moreau, dans ce contexte, est précieux :

"Le chrétien a la haine de l'Etat romain, de la civilisation romaine, avec ses dieux, ses sacrifices, ses banquets où l'on sert des viandes consacrées aux idoles, ses thermes, ses jeux du cirque, sa vie facile. Il s'abstient de participer à la vie publique, pour ne pas participer aux actes du culte dont elle est inséparable. Le christianisme est donc un ferment de dissolution pour l'empire. L'Etat doit, pour ne pas périr, faire périr le christianisme." (6)

Ne cherchons cependant pas à laver blanc ce qui ne peut être lavé. Il y a certainement eu des persécutions, certainement des excès, certainement des exécutions horribles et irréparables (7). La question que nous avons voulu soulever dans cet article est : dans quelle perspective faut-il juger des persécutions en général ? Les Romains se sont-ils acharnés à exterminer, sans jugement et bassement, des populations entières à cause de leur haine aveugle pour un Dieu plus puissant que leur panthéon ? Ou ont-ils essayé de sauver l'Empire de la destruction par des mesures politiques, législatives, juridiques et policières, avec ses inévitables erreurs et exagérations fatales ? Et tout cela dans quelle mesure, dans quelle proportion ? Arrêtons-nous à la conclusion de Gibbon, qui donne, elle aussi, matière à réflexion :

"Nous terminerons ce chapitre par une vérité triste, que, malgré notre répugnance, nous sommes forcé de reconnaître ; c'est que, même en admettant, sans hésiter ou sans aucun examen, tout ce que l'histoire a rapporté ou bien tout ce que la dévotion a inventé au sujet des martyrs, on doit encore l'avouer, les chrétiens, dans le cours de leurs dissensions intestines, se sont causé les uns aux autres de bien plus grands maux que ne leur en avait fait éprouver le zèle des païens." (pp. 428-429)

La sincérité du grand historien est rafraîchissante.

 

A. Lynxe

 

NOTES

(1)E. de Moreau, S.J., Histoire de l'Eglise, Tournai-Paris, 1935, p. 18.

(2)E. Gibbon, Histoire etc., trad. de M.F. Guizot, Robert Laffont, Paris, 1983, pp. 378ss. : "Conduite du gouvernement romain envers les chrétiens, depuis le règne de Néron jusqu'à celui de Constantin".

(3)Dans une note, Gibbon cite Origène (Contre Celse, livre III) : "Ceux qui sont morts pour la religion chrétienne sont en petit nombre, et faciles à compter".

(4)Gibbon se base sur un texte de Pontius. Un peu malicieusement, il ajoute dans une note, à propos d'un historien champion de l'Eglise: "M. de Tillemont est fâché de voir assurer si positivement (par Pontius) qu'il n'y ait point eu un seul évêque parmi les martyrs des premiers siècles."

(5)Dans une note, Gibbon ajoute : "Il (Eusèbe) termine sa narration en nous assurant que tel fut le nombre des martyres endurés en Palestine durant tout le cours de la persécution."

(6)Op. cit., p. 15. C'est de Moreau qui souligne.

(7)Cfr Ammien Marcellin, XXII, 11, 10 ; Libanius, Discours, XVIII, 121ss. ; Histoire Auguste, X, 17, 1.