AU PARFUM DES MUSES

 LE MUEZZIN DES PINTADES

 

 

Dans l’allée où j’habitais

Les hommes mouraient les uns après les autres

Les jeunes

Ceux d’âge moyen et les vieux

Ils mouraient

Quasiment à la file indienne

C’était une allée

Entre deux cartaractes de béton

Et deux centaines de containers

Il restait bien quelques hommes Par-ci par-là

L’allée comme ce poème n’était pas très longue

Seulement étroite

 

Peut-être d’autres y ont laissé leur peau

Aujourd’hui

J’ai failli y laisser les miens

(Je n’ai perdu grosso modo qu’un oeil et demi

Peut-être l’avenir dira le reste)

J’en ai vu y laisser plus d’un tibia

Un orteil

Une phalange

Et s’enfuir avec des airs de survivant

D’autres restaient là apparemment

Bravement vacillants

Ce qui se passe est tellement difficile à comprendre

Eluard Paul a quand même écrit sur la liberté

Et ses beautés

 

Et combien de ces hommes morts

Avaient-ils gardé leur âme jusqu’au bout en bon état

Ceux qui passaient comme miraculeusement

A travers les obstacles

Gardaient-ils ou avaient-ils

Perdu la leur

Comme je n’en sais rien

Ubu le savait peut-être

 

Le poème Madame

C’est de garder la meilleure part du gâteau

Pour la fin

Même aujourd’hui notre belle langue française

Si belle si éclatante

Garde certains effets de serre

De serres

 

Tant de vivants meurent ainsi à Waterloo

Sur les champs de bataille

A midi à une heure

Sans

bien

savoir pourquoi

Les yeux fixés sur les enfers

En même temps que les paradis de leur jardin

 

 

Gérard Lemaire, 1989-1995.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BAZAR DE SAXE

 

 

à Nadia Paredes Sanchis

 

 

Qui peut s’en aller jusqu’au tourbillon

Dans les bouillons de l’écume

Et se faire happer

Quelle puissance des puissances régit le cours de nos astres inventés

Les rives n’existent pas

La terre n’est plus un rivage pour personne

Nos yeux morts demandent pardon à des géants d’obsidienne

A des bouches de canons découpées dans la sciure

Pour des fautes que les silhouettes ont commises

Dans ces landes aux lichens lippus des files d’enfants vont mourir en esclaves

Ces étendues qui se déroulent là-bas n’auront jamais de nom

Mais seuls leurs sables mouvants savent accueillir les pas des marcheurs

Quelle est cette lame dans le bloc

Nos lèvres ne peuvent boire qu’à la corne des vinaigres

Les oies du ciel s’exilent en s’exhibant

Sur les mamelons brûlants de l’hémisphère Sud

Dans quel funeste rideau donnons-nous de la tête

Quel printemps ou quel hiver dans cette gorge dans ce défilé

où se perdent les prémisses de tout chant

Où se laissent tomber un à un

Les adolescents qui ont déjà vécu

Pareils à ces cabales de race d’un Pari Mutuel enlevées par l’hystérie des tribunes.

 

 

Gérard Lemaire