VIE DE JESUS (1)
Il est un personnage de l'Antiquité qui, jusqu'ici, a échappé à la perspicacité de nos historiens et philologues. A vrai dire, les témoignages sur sa vie, tous cueillis dans les fragments qui nous restent du Discours véritable de Celse, sont rares. Un siècle et demi avant Celse, ce curieux aventurier semble avoir eu un certain ascendant sur ses contemporains et suscité des disciples, avant de sombrer dans l'anonymat. Sa vie aurait été consignée dans un "Evangile", aujourd'hui perdu. C'est ce qu'on peut déduire de l'extrait suivant :
"Quelques fidèles, comme des gens pris d'ivresse qui en viennent à porter la main sur eux-mêmes, ont remanié le texte original de l'Evangile trois ou quatre fois, ou plus encore, et l'ont altéré pour pouvoir opposer des négations aux critiques." (II, 27)
Le fait que ses élèves aient apparemment cherché à édulcorer les événements trop discréditants de sa vie, indique que le héros n'était pas unanimement acclamé pour ses prétendues vertus. Un autre passage de Celse est plus explicite à ce propos :
"Les disciples ont écrit cela de Jésus pour affaiblir les charges qui pesaient sur lui. C'est comme si, pour dire qu'un homme est juste, on montrait qu'il a commis des injustices ; pour dire qu'il est saint, on montrait qu'il tue ; pour dire qu'il est immortel, on montrait qu'il est mort, ajoutant à tout cela qu'il l'avait prédit." (II, 16)
L'existence de leur maître était-elle donc remplie d'injustices et même d'homicides ? Nous n'avons pas d'autres précisions à ce sujet. Toujours est-il que, même dans leur texte plusieurs fois remanié, ils ne semblent pas avoir réussi à camoufler entièrement ces faits peu glorieux. Il ressort aussi de ce qui précède, que pour sauver son honneur, ils lui ont attribué le don de divination. Dans un autre extrait, Celse accuse :
"les disciples d'avoir inventé qu'il avait su par avance et prédit tout ce qui lui est arrivé." (II, 13)
Et encore :
"Les disciples de Jésus, ne pouvant rien dissimuler d'un fait notoire, s'avisèrent de dire qu'il a tout su d'avance." (II, 15)
Il est dommage que nous n'ayons pas conservé cette biographie idéalisante de Jésus - tel est bien son nom - ; elle aurait pu nous renseigner sur un aspect intéressant de l'histoire des idées : la naissance d'une hagiographie. Contentons-nous des informations fournies par Celse.
Sur les origines de Jésus, nous savons fort peu de choses. Voici ce que nous apprenons sur sa mère :
"Elle était sans fortune, sans naissance royale, car nul ne la connaissait même parmi ses voisins." (I, 39)
Ailleurs, Jésus est dit :
"issu d'un bourg de Judée, et né d'une femme du pays, pauvre fileuse." (I, 28)
L'homme devait avoir l'imagination féconde, puisqu'on lui reproche :
"d'avoir inventé sa naissance d'une vierge." (I, 28)
La réalité aurait été tout autre :
"Convaincue d'adultère, elle fut chassée par son mari, charpentier de son état. Rejetée par son mari, honteusement vagabonde, elle donna naissance à Jésus en secret." (I, 28)
Même version dans un autre fragment :
"Le charpentier se prit d'aversion pour elle et la chassa." (I, 39)
Un troisième passage, enfin, nous révèle le nom et le métier de son père naturel :
"La mère de Jésus a été chassée par le charpentier qui l'avait demandée en mariage, pour avoir été convaincue d'adultère et être devenue enceinte des oeuvres d'un soldat nommé Panthère." (I, 32)
Sans doute un complexe d'infériorité aurait alors amené le jeune Jésus à affabuler sur ses origines :
"Des Chaldéens, au dire de Jésus, ont été poussés à venir à sa naissance, pour l'adorer comme Dieu, bien qu'il fût encore tout petit." (I, 58)
Cette véritable folie des grandeurs a dû commencer après son séjour en Egypte :
"Il fut obligé, par pauvreté, d'aller louer ses services en Egypte; il y acquit l'expérience de certains pouvoirs magiques dont se targuent les Egyptiens ; il s'en revint, tout enorgueilli de ces pouvoirs, et grâce à eux, il se proclama Dieu." (I, 28)
Les psychologues nous expliqueront peut-être cette fanfaronnade par un sentiment d'infériorité provoqué par des déficiences physiques :
"Son corps ne l'emportait en rien sur un autre, mais, dit-on, était petit, laid, vulgaire." (VI, 75)
Commence alors une vie d'errances qui, malgré ses prétentions, fut peu glorieuse :
"Jésus s'étant attaché dix ou onze hommes décriés, publicains et mariniers fort misérables, s'est enfui avec eux deçà et delà, mendiant sa subsistance d'une manière honteuse et sordide." (I, 62)
Ailleurs, Celse s'adresse directement à l'anti-héros, résumant fort bien sa vie :
"Pourquoi, maintenant que te voilà grandi, ne règnes-tu pas, toi le Fils de Dieu, au lieu de mendier si lâchement, courbant l'échine de crainte, et te consumant par monts et par vaux ?" (I, 61)
Pour le reste, l'auteur est avare de renseignements :
"J'aurais beaucoup à dire sur les événements de la vie de Jésus; des choses vraies et qui diffèrent de ce qu'ont écrit les disciples de Jésus; mais je les laisse à dessein de côté." (II, 13)
C'est ainsi que nous ignorons si ce hâbleur a bien ou mal terminé sa vie. Mais ajoutons, pour être complet, que tout récemment, l'éminent Professeur K.T. Chisme-de Maybotte a mis à jour un fragment inconnu, où il est question d'un Jésus misérablement cloué à la croix avec deux autres malfaiteurs. Mais s'agit-il du même Jésus que le nôtre ? Rien n'est moins sûr !
A. Lynxe
NOTE
(1) Cet article part d'une hypothèse absurde qui apparaîtra bien vite à la lecture. Nous avons voulu montrer, par un exemple éloquent, comment les historiens et les philologues, sur base de quelques fragments isolés, arrivent à échafauder des théories imprudentes. Les passages cités sont extraits de : Origène, Contre Celse, éd. du Cerf, trad. M. Borret. Dira-t-on jamais assez qu'il y a des textes que les Pères et Docteurs de l'Eglise auraient mieux fait de ne jamais reproduire ?