LE DISCOURS VERITABLE DE CELSE
Vers 180 de notre ère, le païen Celse, dont nous ne connaissons que le nom, écrit contre les chrétiens un traité intitulé Discours véritable. De nombreux extraits en ont été préservés dans l'ouvrage de réfutation Contre Celse qu'écrivit Origène vers le milieu du IIIe siècle. Ces extraits révèlent des points de vue païens en partie analogues à ceux qu'exposera Julien deux siècles plus tard. Nous en proposons un compte-rendu (1).
I. L'ENSEIGNEMENT CHRETIEN EST TRADITIONNEL
"Les chrétiens n'enseignent rien de neuf" (II, 5), non seulement par rapport au judaïsme, mais aussi par rapport au paganisme. Celse va jusqu'à dire :
"La doctrine (judéo-chrétienne) a une origine barbare. Les barbares sont capables de découvrir des doctrines. (Mais) pour juger, fonder, adapter à la pratique de la vertu les découvertes des barbares, les Grecs sont plus habiles." (I, 2)
Et :
"Tout cela a été mieux dit chez les Grecs" (VI, 1).
Les chrétiens enseignent-ils le Logos (Verbe) ? Celse exhorte lui aussi :
"à n'accepter de doctrines que sous la conduite du Logos et d'un guide dépendant du Logos, car l'erreur est inévitable quand, sans cette précaution, on donne son adhésion à certains." (I, 9)
"Il est un Logos d'une haute antiquité, toujours respecté par les peuples les plus sages, les villes, les sages. Les Egyptiens, les Assyriens, les Indiens, les Perses, les Odryses, les habitants de Samothrace et d'Eleusis, les Hyperboréens (sont) parmi les peuples les plus anciens et les plus sages. Les Galactophages d'Homère, les Druides de la Gaule, les Gètes sont des peuples antiques et de haute sagesse qui professent des doctrines apparentées à celle des Juifs. (Les) sages anciens qui ont bien mérité de leurs contemporains et, par leurs écrits, de la postérité, Linos, Musée, Orphée, Phérécyde, le Perse Zoroastre et Pythagore ont traité de ces questions, et leurs doctrines sont consignées dans des livres et ont été conservées jusqu'à ce jour." (I, 14 et 16)
Les païens reconnaissent donc, quoique sous d'autres noms, le Dieu des Juifs et des chrétiens :
"Ces gardeurs de chèvres et de moutons crurent en un seul Dieu Très-Haut, Adonaï, Ouranios, Sabaoth, ou tout autre nom qu'ils se plaisent à donner à ce monde, et ils n'en savent pas davantage. Il n'importe en rien qu'on appelle le Dieu suprême "Zeus" du nom qu'il a chez les Grecs, ou "un tel" comme par exemple chez les Indiens, ou "un tel" comme chez les Egyptiens." (I, 24)
"Or, je pense qu'il est indifférent d'appeler Zeus Très-Haut, Zen, Adonaï, Sabaoth, Amon comme chez les Egyptiens, Papaeos comme chez les Scythes." (V, 41)
La doctrine sur le Fils de Dieu vient des anciens Grecs (VI, 47). Ceux-ci enseignent aussi la manifestation divine sous forme humaine (VII, 35). Le Fils de Dieu manifesté n'est donc pas l'apanage du christianisme :
"Les chrétiens citent les prophètes qui ont prédit l'histoire de Jésus. Il en est une infinité d'autres auxquels les prophéties peuvent s'adapter avec bien plus de vraisemblance qu'à Jésus." (II, 28)
Celse demande au Sauveur :
"Si tu dis que tout homme né conformément à la divine Providence est fils de Dieu, en quoi l'emporterais-tu sur un autre ? D'autres par milliers réfuteront Jésus en affirmant qu'à eux-mêmes s'applique ce qui est prophétisé de lui." (I, 57)
"Pourquoi serait-ce à toi plutôt qu'à une infinité d'autres nés depuis la prophétie que s'appliquerait ce qui est prophétisé ? Les uns, enthousiastes, les autres, mendiants, déclarent venir d'en haut en qualité de Fils de Dieu." (I, 50)
Asclépios, par exemple, s'est-il montré inférieur à Jésus ?
"Une grande foule d'hommes, Grecs et barbares, reconnaît l'avoir vu souvent et le voir encore, non comme un fantôme, mais en train de guérir, de faire du bien, de prédire l'avenir." (III, 24)
Qu'en est-il du Saint-Esprit des chrétiens ?
"En disant que Dieu est Esprit, (ils n'ont) sur ce point aucune différence avec les Stoïciens parmi les Grecs, qui affirment que Dieu est un esprit pénétrant tout et contenant tout en lui-même." (VI, 71)
"Et si vous croyez qu'un Esprit descend d'auprès de Dieu pour annoncer d'avance les choses divines, ce peut être cet esprit qui proclame tout cela ; en vérité, c'est tout pénétrés de lui que les Anciens ont annoncés tant d'excellentes doctrines. Si vous ne pouvez les entendre, taisez-vous, cachez votre ignorance, ne traitez pas d'aveugles ceux qui voient, de boiteux ceux qui courent, quand c'est vous-mêmes qui êtes boiteux et mutilés dans l'âme, et ne vivez que pour le corps, c'est-à-dire une chose morte." (VII, 45)
La doctrine de la résurrection est un emprunt aux païens (VII, 32). Combien n'ont pas, comme Jésus, parlé de leur propre résurrection?
"Ce fut le cas, dit-on, en Scythie de Zamolxis, esclave de Pythagore, de Pythagore lui-même en Italie, de Rhampsinite en Egypte. Ce dernier, chez Hadès, "jouant aux dés avec Déméter", obtint d'elle "une serviette lamée d'or" qu'il remporta comme présent. Ainsi encore Orphée chez les Odryses, Protésilas en Thessalie, Héraclès à Ténare, et Thésée. Mais ce qu'il faut examiner, c'est si un homme réellement mort est jamais ressuscité avec le même corps. Pensez-vous que les aventures des autres soient des mythes en réalité comme en apparence, mais que vous auriez inventé à votre tragédie un dénouement noble et vraisemblable avec son cri sur la croix quand il rendit l'âme, le tremblement de terre et les ténèbres ?" (II, 55)
"On pourrait en citer bien d'autres de même genre. (Votre) culte pour ce prisonnier mis à mort est pareil à la vénération de Zamolxis au pays des Gètes, de Mopsos en Cilicie, d'Amphilochos en Acarnanie, d'Amphiaraos à Thèbes, de Trophonios à Lébadia." (III, 34)
"(Vous vous moquez) de ceux qui adorent Zeus sous prétexte qu'on montre en Crète son tombeau, (vous) qui néanmoins (adorez) un homme sorti du tombeau, sans savoir pourquoi ni comment les Crétois agissent de la sorte." (III, 43)
La doctrine sur Satan s'inspire de ce qu'enseignent les païens (VI, 42). Quant à celle de l'enfer :
"Par dessus tout, mon brave, comme tu crois à des châtiments éternels, les interprètes des mystères sacrés, initiateurs et mystagogues, y croient aussi. Les menaces que tu adresses aux autres, ils te les adressent à toi-même. Il est permis d'examiner lesquelles des deux sont les plus vraies ou plus puissantes. Car en paroles chacun affirme avec une égale énergie la vérité de ses doctrines propres. Mais quand il faut des preuves, les autres en montrent un grand nombre de manifestes, présentent des oeuvres de certaines puissances démoniaques et d'oracles, et résultant de toutes sortes de divinations." (VIII, 48)
Et à celle du Ciel :
"Même leur doctrine sur le ciel ne leur est pas propre, mais, pour omettre tous les autres exemples, c'était aussi depuis longtemps la doctrine des Perses" (V, 41).
En ce qui concerne le récit de la Création :
"C'est donc cette doctrine, courante chez les nations sages et les hommes illustres, que Moïse a connue par ouï-dire et qui lui valut un nom divin." (I, 21)
La Terre promise a été enseignée par Homère et Platon (VII, 28). Venons-en à la morale chrétienne :
"Elle est banale et, par rapport aux autres philosophes, n'enseigne rien de vénérable ni de neuf." (I, 4)
Par exemple, la manière dont les chrétiens pensent qu'il convient de résister à l'outrage a été exprimée par Socrate (VII, 58). La doctrine de l'humilité s'inspire de Platon (VI, 15). La sentence de Jésus contre les riches est platonicienne (VI, 16). Ce que disent les chrétiens sur la folie de la sagesse humaine s'inspire d'Héraclite et de Platon :
"(Ils l'ont) imaginé, ou emprunté aux sages de la Grèce disant qu'autre est la sagesse humaine, autre la sagesse divine." (VI, 12)
En conclusion, pour Celse l'enseignement chrétien est traditionnel. C'est là moins un reproche qu'un rappel fondamental. En effet, n'y a-t-il pas du côté des chrétiens une contradiction singulière à prôner un enseignement qui se veut à la fois "traditionnel" et radicalement nouveau et différent ? N'est-ce pas une absurdité de renier soudainement ce qui a été enseigné depuis des millénaires et d'y substituer une nouvelle "tradition" ? Selon Celse, ce désir chrétien d' "innover", est lié à la volonté d'opérer une révolution sociale et politique. Nous en reparlerons au chapitre III.
II. LES CHRETIENS APOSTATS
Si Celse reconnaît en substance l'authenticité de la doctrine chrétienne, il prétend cependant que les chrétiens s'y expriment moins bien que les païens, les anciens Grecs notamment. Ce reproche fait allusion sans doute au manque de génie poétique et oratoire (selon les canons grecs) des Ecritures. Mais Celse en veut aussi explicitement aux chrétiens d'avoir mal compris certaines doctrines et de les avoir altérées. Pour s'être écartés, sur ces points, à la fois de l'enseignement païen et de celui des Juifs, les chrétiens sont coupables d'apostasie. Le mot vient du grec aposthnai, "se dresser à l'écart, s'éloigner, se distancier" : un apostat s'écarte de la tradition ancestrale. Les païens condamnaient l'apostasie avant que les chrétiens n'en accusent leurs coreligionnaires :
"Et je ne veux pas dire que celui qui a embrassé une bonne doctrine, s'il vient à courir un danger de la part des hommes, doive y renoncer (aposthnai), qu'il feigne d'y renoncer (afesthken) ou la renie." (I, 8)
Les païens qui, convertis au christianisme, renient leurs traditions ancestrales sont naturellement des apostats :
"Quel malheur vous est donc survenu, mes compatriotes, que vous ayez abandonné la loi de nos pères, et que, séduits par celui avec qui je discutais tout à l'heure (Jésus), vous ayez été bernés de la plus ridicule façon, et nous ayez désertés pour changer de nom et de genre de vie ?" (II, 1)
Cette religion vers laquelle ils se sont tournés, est inspirée du judaïsme qui lui-même, à certains égards, représente une forme d'apostasie :
"Sous la conduite de Moïse leur chef, des gardeurs de chèvres et de moutons, l'esprit abusé d'illusions grossières, ont cru qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Sans raison, (ils) se sont détournés (apostantwn) du culte des dieux." (I, 23) (2)
Enfin, même par rapport au judaïsme, les convertis se révèlent infidèles. Celse met dans la bouche d'un Juif ce reproche adressé aux chrétiens :
"C'est hier ou avant-hier, quand vous avons puni celui qui vous menait comme un troupeau, que vous avez déserté (apesthte) la loi de vos pères. Comment, débutant par nos textes sacrés, pouvez-vous, en progressant, les mépriser, n'ayant d'autre origine à alléguer pour votre doctrine que notre loi ?" (II, 4)
"Je leur demanderai d'où ils viennent, quel est l'auteur de leurs lois traditionnelles. Ils ne pourront désigner personne. En fait, c'est de là qu'ils sont venus eux aussi, ils ne peuvent indiquer pour leur maître et chef de choeur une autre origine. Néanmoins, ils se sont séparés (afesthkasin) des Juifs." (V, 33)
En résumé, les païens devenus chrétiens sont triplement coupables d'apostasie : ils ont renié leur culte ancestral ; ils se sont ralliés à une forme de judaïsme qui renie le culte des dieux ; ils se sont détachés du judaïsme pour s'attacher à une nouvelle croyance, dite chrétienne. Pour camoufler ou justifier leur apostasie, ils sont obligés de se déclarer seuls héritiers de la seule tradition véritable :
"La race des Juifs et des chrétiens (ressemble) à une troupe de chauves-souris, à des fourmis sorties de leur trou, à des grenouilles tenant conseil autour d'un marais, à des vers formant assemblée dans un coin de bourbier, se disputant pour savoir qui d'entre eux sont les plus grands pécheurs, et disant : "A nous Dieu révèle et prédit tout d'avance: il néglige le monde entier et le mouvement du ciel, et sans souci de la vaste terre, pour nous seuls il gouverne, avec nous seuls il communique par ses messagers, ne cessant de les envoyer et de chercher par quel moyen nous lui serons unis pour toujours." ... Voilà des sottises plus supportables de la part de vers et de grenouilles que de Juifs et de chrétiens dans leurs disputes !" (IV, 23)
Voici que Celse évoque "leurs disputes". La terrible division qui régnait parmi les chrétiens ne lui a effectivement pas échappé. Quand le maître entre avec retard dans la classe où les élèves se lancent allégrement des encriers à la tête, ils chercheront tous à s'innocenter en pointant le doigt vers le voisin. Que feront donc des apostats réunis en l'absence du Maître ?
"Ces gens-là se chargent les uns les autres de toutes les horreurs possibles, rebelles à la moindre concession pour la concorde et animés de haines implacables... Tous ces gens si radicalement séparés (diesthkotwn), qui dans leurs querelles se réfutent si honteusement eux-mêmes, on les entendra répéter : le monde est crucifié pour moi et je le suis pour le monde." (V, 63-64)
"Si tous les hommes voulaient être chrétiens, les chrétiens ne le voudraient plus. A l'origine, ils étaient en petit nombre, animés de la même pensée ; à peine se propagent-ils en multitude, ils se divisent et se séparent, et chacun veut avoir sa propre faction : ils y aspiraient dès l'origine. Séparés (diistamenoi) de nouveau par l'effet de leur multitude, ils s'anathématisent les uns les autres ; ils n'ont plus de commun, pour ainsi dire, que le nom, si tant est qu'ils l'aient encore ! C'est du moins la seule chose qu'ils aient eu honte d'abandonner ; pour le reste chacun a embrassé une secte différente." (III, 9-12)
III. LES CHRETIENS REVOLUTIONNAIRES
Ce n'est pas sans raison que le verbe grec kainotomein signifie à la fois, sur le plan des idées, "innover, inventer" et, au niveau politique, "accomplir une révolution, opérer un changement dans l'Etat". L'ordre établi et la tradition religieuse ne faisant qu'un, tout propagateur d'idées nouvelles est un anarchiste ou un révolutionnaire. Inversément, une véritable révolution ne peut se baser que sur des idées nouvelles, non traditionnelles. Selon Celse, l'esprit de révolte est ancré dans la mentalité juive depuis que les Hébreux se sont libérés du joug égyptien :
"Les Juifs sont des esclaves fugitifs jadis échappés d'Egypte, qui n'ont jamais rien fait de mémorable, ni compté par le rang et le nombre." (IV, 31)
"Des gens, Egyptiens de race, se (sont) révoltés contre des Egyptiens, (ont) abandonné l'Egypte, et (sont) venus en Palestine habiter la région appelée maintenant Judée." (III, 6)
Les convertis au christianisme ont hérité de cet esprit :
"Les Juifs, Egyptiens de race, (ont) abandonné l'Egypte après s'être révoltés contre l'Etat égyptien et avoir méprisé les cérémonies religieuses usitées en Egypte. Ce qu'ils ont fait aux Egyptiens, ils l'ont subi de ceux qui ont pris le parti de Jésus et cru en lui comme au Christ. Dans les deux cas, la cause de l'innovation (thj kainotomiaj) fut la révolte contre l'Etat." (III, 5)
"Les Hébreux, qui étaient des Egyptiens, ont dû leur origine à une révolte. D'autres, qui étaient des Juifs, se sont révoltés, au temps de Jésus, contre l'Etat juif, et mis à la suite de Jésus. C'est une révolte qui fut jadis l'origine de la constitution politique des Juifs, et plus tard, de l'existence des Chrétiens." (III, 8)
"Leur société est d'autant plus étonnante qu'on peut mieux prouver qu'elle ne repose sur aucun fondement solide. Elle n'a de fondement solide que la révolte, l'avantage qu'on en espère et la crainte de ce qui vient du dehors : telle est l'assise de leur foi." (III, 14)
"C'est là un cri de révolte de gens qui se retranchent en eux-mêmes et rompent avec le reste du genre humain." (VIII, 2)
Pour répandre cet esprit, les zélateurs de la nouvelle foi s'attaquent à la pierre de fondement de l'Etat : la famille.
"Voici encore, dans les maisons particulières, des cardeurs, des cordonniers, des foulons, les gens les plus incultes et les plus grossiers. Devant les maîtres pleins d'expérience et de jugement, ils n'osent souffler mot. Mais prennent-ils à part leurs enfants accompagnés de sottes bonnes femmes, ils débitent des propos étranges : sans égard au père et aux précepteurs, c'est eux seuls qu'il faut croire ; les autres ne sont que des radoteurs stupides, ignorant le vrai bien, incapables de l'accomplir, préoccupés de viles balivernes ; eux seuls savent comment il faut vivre, que les enfants les croient, ils seront heureux et le bonheur éclairera la maison ! Tout en parlant, voient-ils arriver un des précepteurs de cette jeunesse, des hommes de jugement, ou le père lui-même, les timides s'enfuient en tremblant, les effrontés excitent les enfants à la révolte : ils leur chuchotent qu'en présence du père et des précepteurs, ils ne voudront ni ne pourront rien expliquer de bon aux enfants, tant leur répugnent la sottise et la grossièreté de ces gens tout à fait corrompus et enfoncés dans la voie du vice et qui les feraient châtier. S'ils le désirent, ils n'ont qu'à planter là le père et les précepteurs, venir avec les bonnes femmes et les petits compagnons de jeux dans l'atelier du tisserand, l'échoppe du cordonnier ou la boutique du foulon, pour atteindre la perfection. Voilà par quels propos ils persuadent !" (III, 55)
Les chrétiens traduisent encore leur révolte par l'organisation de réunions secrètes, interdites par la loi :
"Les chrétiens forment entre eux, au mépris des lois établies, des conventions secrètes. Parmi les conventions, les unes sont publiques, toutes celles qui se conforment aux lois, les autres sont occultes, toutes celles dont l'accomplissement viole les lois établies." (I, 1)
"En cachette les chrétiens pratiquent et enseignent ce qui leur plaît. Ils ont une bonne raison de le faire : ils écartent la peine de mort suspendue sur leur tête." (I, 3)
Ouvertement, les chrétiens minent la société en encourageant tout refus de participation aux actes cultuels dont l'accomplissement garantit le bon fonctionnement de l'Etat :
"(Ils évitent) d'édifier des autels, des statues et des temples, (selon) le mot d'ordre convenu de (leur) association secrète et mystérieuse. Assurément Dieu est commun à tous, est bon, n'a besoin de rien, ignore l'envie. Qu'est-ce donc qui empêche ceux qui lui sont le plus dévoués de prendre part aux fêtes publiques ?" (VIII, 17-21)
"S'il en est ainsi, pourquoi cette crainte de chercher la faveur de ceux qui commandent ici-bas, et entre autres des princes et des rois parmi les hommes ? Ce n'est pas sans une force divine (daimoniaj) qu'ils ont obtenu leur dignité sur terre. (Ils ont) la folie de courir exciter contre (eux) la colère de l'empereur ou du prince, braver les mauvais traitements, les supplices et même la mort. (Ils ne jurent) point par la fortune de l'empereur. Assurément, s'il arrive qu'adorateur de Dieu, on reçoive l'ordre de commettre une impiété ou de dire quelque autre chose de honteux, il ne faut absolument pas obéir, mais au contraire s'endurcir à toutes les épreuves et endurer mille morts, plutôt que de dire ou même de penser la moindre impiété envers Dieu. Mais si l'on t'ordonne de bénir le soleil ou de chanter avec enthousiasme un beau péan en l'honneur d'Athéna, il paraîtra d'autant mieux que tu adores le grand Dieu quand tu les chantes. Car la piété envers Dieu est plus parfaite quand elle s'étend à toutes choses. Même si l'on t'ordonne de jurer par un empereur parmi les hommes, il n'y a rien à craindre. Car les choses de la terre lui ont été remises, et tout ce que l'on reçoit en cette vie on le reçoit de lui." (VIII, 63-67)
N'est-ce pas un écho de la recommandation de Jésus : "Rendez à César ce qui appartient à César ?" Celse enchaîne :
"On ne doit pas refuser créance à l'auteur ancien qui a jadis proclamé : "Qu'un seul soit roi, celui à qui le fils de Cronos le fourbe aura octroyé de l'être !" (3) Si tu refuses cette doctrine, il est probable que l'empereur te punira. En effet, que tous les hommes fassent comme toi, rien n'empêchera que l'empereur ne reste seul et abandonné, que tous les biens de la terre ne deviennent la proie des barbares très iniques et très sauvages, et qu'on n'entende plus parler sur la terre ni de ta religion ni de la véritable sagesse. Tu ne vas certes pas dire que si les Romains, convaincus par toi, négligeaient leurs rites habituels de piété envers les dieux et les hommes pour mieux invoquer ton Très-Haut ou qui tu voudras, il descendrait combattre pour eux et qu'il ne leur faudrait pas d'autre force que la sienne. Jadis, le même Dieu promettait à ses dévots cela et même bien davantage, comme vous-mêmes en convenez, et voyez les services qu'il a rendus soit à eux soit à vous-mêmes ! Eux, loin de dominer toute la terre, n'ont plus ni feu ni lieu ; de vous, ce qui reste à errer en cachette, on le traque pour le conduire à la mort." (VIII, 68-69)
Ce passage est remarquable. Ecrit à un moment où l'Empire était à son apogée politique et militaire, et où rien ne laissait entrevoir sa chute future, il la prédit pourtant d'une manière précise : la chrétienté se répand et isole de plus en plus le pouvoir impérial ; les rites païens sont négligés ainsi que les devoirs envers l'Etat ; les barbares envahissent l'Empire ; la sagesse (païenne) s'éteint. Celse semble s'être trompé à propos de la disparition de la religion chrétienne, puisque celle-ci fut précisément adoptée par les envahisseurs barbares. Mais on peut légitimement se demander si la chose a profité au Christianisme. Quoi qu'il en soit, la prévoyance de Celse explique son inquiétude et justifie l'appel pathétique à la fin de son discours, où il exhorte les chrétiens :
"à secourir l'empereur de toutes (leurs) forces, collaborer à ses justes entreprises, combattre pour lui, servir avec ses soldats s'il l'exige, et avec ses stratèges, à prendre part au gouvernement de la patrie s'il en est besoin pour la défense des lois et de la piété." (VIII, 73-75)
IV. LES CHRETIENS RUSTIQUES
Avant même que les chrétiens ne qualifient avec dédain leurs adversaires de "païens", ce titre prestigieux leur avait été attribué par ces derniers. Les chrétiens sont des "paysans", des gens incultes, rustiques, grossiers, qui exposent "des choses ridicules" (III, 73) et "des considérations exigeant pour auditeurs des sots ou des esclaves" (VI, 23). Ou encore :
"Ce sont des gens par ailleurs grossiers et impurs qui, sans raison aucune, sont contaminés par la révolte." (VIII, 49)
Cette grossièreté éloigne les hommes instruits, et inversément, fait que ceux-ci sont craints et évités par les chrétiens :
"Nul homme sensé ne croit à cette doctrine, dont l'éloigne la foule de ses adeptes." (III, 73)
"Voici leurs mots d'ordre : Arrière quiconque a de la culture, quiconque a de la sagesse, quiconque a du jugement ! Autant de mauvaises recommandations à nos yeux ! Mais se trouve-t-il un ignorant, un insensé, un inculte, un petit enfant, qu'il approche hardiment ! En reconnaissant que de telles gens sont dignes de leur Dieu, ils montrent bien qu'ils ne veulent et ne peuvent convaincre que les gens niais, vulgaires, stupides : esclaves, bonnes femmes et jeunes enfants... Mais voici, je suppose, sur les places publiques, ceux qui divulguent leurs secrets et font la quête. Jamais ils n'approcheraient d'une assemblée d'hommes prudents avec l'audace d'y dévoiler leurs beaux mystères. Aperçoivent-ils des adolescents, une foule d'esclaves, un rassemblement d'imbéciles, ils s'y précipitent et s'y pavanent !" (III, 44-50)
"(C'est) aux plus incultes, aux esclaves, aux moins instruits que l'on divulgue les secrets de la sagesse divine. Imposteurs, (ils fuient) en désordre les gens distingués, non disposés à être dupes, mais (prennent) au piège les rustres." (VI, 13-14)
La conversion au christianisme n'a donc pas à être basée sur la connaissance et l'expérience, mais sur la persuasion, sur une forme de séduction :
"Quel ramassis (attirent-ils), quels contes terrifiants (forgent-ils)! Forgeant les déformations de l'antique tradition, (ils commencent) par étourdir les hommes aux sons de la flûte et de la musique, comme ceux qui battent du tambour autour des gens qu'on initie aux rites des Corybantes." (III, 16)
"J'affirme qu'ils offensent et insultent Dieu pour attirer des gens pervers par des espérances vaines et les persuader insidieusement de mépriser des biens supérieurs, sous prétexte qu'ils gagneront à s'en abstenir." (III, 78)
Présenté d'une certaine façon, l'enseignement chrétien sert à attirer une catégorie de gens douteux :
"(Ils soutiennent que) la sagesse humaine est folie devant Dieu. La raison de cette maxime a été dite depuis longtemps. La raison qui (leur) fait tenir ce langage est la volonté d'attirer les seuls gens incultes et stupides." (VI, 12)
"Je n'accuse pas avec plus d'aigreur que la vérité ne m'y contraint, qu'on veuille bien en accepter cette preuve. Ceux qui appellent aux autres initiations proclament : "Quiconque a les mains pures et la langue avisée", et d'autres encore : "Quiconque est pur de toute souillure, dont l'âme n'a conscience d'aucun mal, et qui a bien et justement vécu" : voilà ce que proclament ceux qui promettent la purification des péchés. Ecoutons, au contraire, quels hommes appellent ces chrétiens : "Quiconque est pécheur, quiconque faible d'esprit, quiconque petit enfant, bref quiconque est malheureux, le Royaume de Dieu le recevra." Or, par pécheur, n'entendez-vous pas l'injuste, le voleur, le perceur de murailles, l'empoisonneur, le pilleur de temples, le violateur de tombeaux ? Qui d'autre qu'un brigand appellerait-il dans sa proclamation ? (Ils disent) : Dieu a été envoyé aux pécheurs. Pourquoi n'a-t-il pas été envoyé à ceux qui sont sans péché ? Quel mal y a-t-il à être sans péché ? Que l'injuste s'humilie dans le sentiment de sa misère, Dieu l'accueillera ; mais que le juste dans sa vertu originelle lève les yeux vers lui, il refusera de l'accueillir... Pourquoi donc cette préférence accordée aux pécheurs ? (Ils disent) cela pour encourager les pécheurs, dans l'impuissance où (ils sont) d'attirer aucun homme réellement honnête et juste et, pour cette raison, (ils ouvrent) les portes aux plus impies et aux plus dépravés." (III, 59-63)
Beaucoup de chrétiens sortent d'un milieu méprisé par l'élite romaine, celui des petits commerçants (III, 55). Alors que cette élite défend une religion qui s'adresse aux instruits et donc aux socialement favorisés, celle des chrétiens (quelle que fût sa destination première) a été vulgarisée et ouverte à tous. Il s'ensuit qu'elle adapte son enseignement à un public issu de couches sociales inférieures. Voilà ce qui explique, au moins en partie, les tensions entre les représentants des deux religions. Bien que Celse, nous l'avons vu, reconnaisse un enseignement traditionnel dans le christianisme, il discerne pourtant dans la manière dont les chrétiens le présentent et divulguent une volonté d'opérer une révolution sociale et politique. La rusticité des chrétiens a une autre conséquence, encore inédite dans l'histoire religieuse de l'Occident : le reniement de la GNOSE.
V. GNOSE ET FOI
Dans les milieux catholiques les plus "traditionalistes", on oppose la foi à la gnose comme s'il s'agissait de deux choses incompatibles et en quelque sorte ennemies. Pourtant, la véritable GNOSE (en latin SCIENTIA), qui est la Science de Dieu, n'est-elle pas un des sept dons du Saint-Esprit ? Et n'est-il pas étrange que dans les articles écrits contre la gnose, on ne parle jamais de la GNOSE prêchée par les Saintes Ecritures ? Quoi qu'il en soit, déjà au temps de Celse, les chrétiens, reniant la science divine, demandent aux convertis de se contenter de croire sans chercher à comprendre. C'est là la preuve, à notre avis, que la Grande Eglise, très tôt, s'est vue dépossédée de la tradition gnostique. Cela explique aussi son acharnement contre tous les cercles chrétiens cultivés, rapidement devenus minoritaires, qui prétendaient s'y rattacher. "La raison du plus fort est toujours la meilleure."
"(Les chrétiens ressemblent) à ceux qui croient sans raison aux prêtres mendiants de Cybèle et aux devins, aux dévots de Mithra et de Sabazios, à tout ce qu'on peut rencontrer, apparitions d'Hécate, d'un autre ou d'autres démons. Car, de même que souvent parmi eux des hommes pervers prennent avantage de l'ignorance de gens faciles à tromper et les mènent à leur guise, ainsi en va-t-il des chrétiens. Certains, ne voulant pas même donner ni recevoir de raison sur ce qu'ils croient, usent de ces formules : "N'examine pas, mais crois ; la foi te sauvera. La sagesse dans ce siècle est un mal, et la folie un bien." (I, 9)
"(Ils demandent) une foi immédiate." (VI, 7)
"Crois que celui que je te présente est le fils de Dieu, malgré des liens honteux et un supplice infâmant, et bien qu'hier ou avant-hier on l'ait traité avec la dernière des ignominies aux yeux de tous. Raison de plus pour croire." Les uns proposent celui-ci, les autres celui-là, et tous n'ont à la bouche qu'un mot : "Crois si tu veux être sauvé ou va-t-en !" Que feront donc ceux qui désirent être vraiment sauvés ? Est-ce à un coup de dés qu'ils devineront de quel côté se tourner et à qui se rattacher ?" (VI, 10-11)
A l'attitude chrétienne, Celse oppose la QUETE d'un Platon :
"Le Bien est connaissable (gnwston) à un petit nombre, parce que c'est avec un injuste mépris, pleins d'un espoir hautain et inconsistant, comme s'ils avaient appris des secrets sublimes, que la plupart présentent comme vrai n'importe quoi. Platon l'avait dit, cependant, il ne donne pas dans le merveilleux, il ne ferme pas la bouche à ceux qui veulent s'enquérir de ce qu'il promet, il n'exige pas aussitôt de croire que Dieu est tel, qu'il a tel Fils, que celui-ci est descendu s'entretenir avec lui." (VI, 8) (4)
"Voyez donc comment les interprètes de Dieu et les philosophes cherchent la voie de vérité, et comment Platon savait qu'il était impossible à tous d'y marcher." (VII, 42)
Ce refus de chercher s'explique par l'ignorance et la présomption associées :
"Ils s'égarent dans une impiété extrême, due à cette profonde ignorance qui les avait déjà de la même manière entraînés loin des énigmes divines." (VI, 42)
"Eh bien ! même si leur religion n'a aucun fondement, examinons la doctrine elle-même. Il faut d'abord dire tout ce qu'ils ont mal compris et gâté par l'ignorance, la présomption les faisant aussitôt trancher à tort et à travers sur les principes en des matières qu'ils ne connaissent pas." (V, 65)
Celse s'attaque notamment au mythe du PROGRES, qui fait croire aux chrétiens qu'avec la naissance de Jésus et l'avènement du christianisme, la face du monde a changé, et que le fond de l'humanité s'est amélioré :
"Il ne saurait y avoir ni plus ni moins de mal dans le monde, autrefois, aujourd'hui, à l'avenir : car la nature de l'univers est une et la même, et l'origine du mal est toujours la même. L'origine du mal n'est pas facile à connaître pour qui n'est pas philosophe ; mais il suffit de dire à la foule que le mal ne vient pas de Dieu, qu'il est inhérent à la matière et réside dans les êtres mortels ; la période des êtres mortels est semblable du commencement à la fin, et, au cours des cycles déterminés, ont été, sont et seront nécessairement toujours les mêmes choses. Les choses que l'on voit n'ont pas été données à l'homme ; chacune naît et périt pour le salut de l'ensemble, selon le changement que j'ai déjà dit des unes aux autres. Il ne peut y avoir plus ou moins de bien et de mal dans les êtres mortels. Dieu n'a pas besoin d'appliquer de nouvelle réforme. Ce n'est pas à la manière d'un artisan qui a fabriqué un ouvrage défectueux maladroitement charpenté que Dieu apporte une réforme au monde quand il le purifie par le déluge ou l'embrasement." (IV, 62-69)
"Est-ce donc maintenant, après tant de siècles, que Dieu s'est souvenu de juger la vie des hommes, alors qu'auparavant il n'en avait cure ?" (IV, 7)
Cependant, certains chrétiens reconnaissent que leur doctrine exige une recherche en profondeur :
"Il y a aussi parmi eux des gens modérés, raisonnables, intelligents et prêts à comprendre l'allégorie." (I, 27)
"Les plus raisonnables des Juifs et des chrétiens allégorisent tout cela." (IV, 48)
"Mais avec des hommes imbus de telles opinions et rivés au corps, cette discussion ne vaut pas la peine... Mais bien sûr, je discuterai avec ceux qui espèrent l'éternité près de Dieu pour leur âme ou leur intelligence, qu'ils veuillent l'appeler principe spirituel, esprit intelligent, saint et bienheureux, âme vivante, rejeton céleste et incorruptible de la nature divine et incorporelle, ou de quelque nom qu'il leur plaise de lui donner. Ils ont au moins cette opinion droite que ceux qui ont mené une vie vertueuse seront heureux, mais que les gens injustes seront pour toujours accablés de maux éternels. C'est une doctrine que ni eux ni personne d'autre ne doivent jamais abandonner (aposth)." (VIII, 49)
Enfin, sur la GNOSE décriée par les ignorants et les envieux :
"Celui qui enseigne la doctrine chrétienne ressemble à celui qui promet la guérison des corps en détournant de consulter les médecins compétents de peur d'être alors convaincu par eux d'ignorance. (Il cherche) refuge près de petits enfants et de rustres stupides en leur disant : Fuyez les médecins ; prenez garde qu'aucun de vous n'acquière la science ; la science est un mal ; la GNOSE fait perdre aux hommes la santé de l'âme ; (on est) perdu par la sagesse ; attachez-vous à moi ; moi seul vous sauverai ; (les médecins) tuent ceux qu'ils promettent de guérir." (III, 75)
"D'ailleurs, quel mal y a-t-il donc à être cultivé, à s'être appliqué aux meilleures doctrines, à être prudent et à le paraître ? Est-ce un obstacle à la GNOSE de Dieu ? Ne serait-ce pas plutôt une aide et un moyen plus efficace de parvenir à la vérité ?" (III, 49)
"Ce n'est pas pour lui que Dieu désire être connu, c'est pour notre salut qu'il veut nous donner la GNOSE de lui-même : pour que ceux qui la reçoivent, devenant vertueux, soient sauvés, et que ceux qui la refusent, manifestant leur malice, soient châtiés." (IV, 7)
VI. LES CHRETIENS ET L'IDOLATRIE
Celse signale comme ridicule la "sagesse" des chrétiens qui consiste à ne reconnaître dans les statues des dieux païens que des idoles sans vie ni force. Les Anciens, répond-il, ne se sont jamais imaginé le contraire.
"S'ils ne reconnaissent pas de divinités fabriquées de mains d'hommes, c'est qu'il n'est pas conforme à la raison que soient des dieux les objets façonnés par des artisans tout à fait vils et de caractère misérable, souvent même fabriqués par des gens injustes. "S'approcher des objets inanimés comme s'ils étaient des dieux, c'est faire comme si l'on bavardait avec des maisons." (5) Les Perses aussi eurent cette idée. Hérodote le raconte." (I, 5)
"Tenons-nous en là ! Ils (les chrétiens) ne peuvent tolérer la vue des temples, des autels, des statues. Mais les Scythes non plus, ni les Nomades de Libye, ni les Sères, peuple sans dieu, ni d'autres nations sans foi ni loi (6). C'est aussi le sentiment des Perses, ainsi que le rapporte Hérodote : "Les Perses, à ma connaissance, observent les coutumes suivantes : ils n'ont pas l'usage d'élever des statues, ni des temples, ni des autels ; au contraire, ils taxent de folie ceux qui le font ; la raison en est, à mon avis, qu'ils n'ont jamais pensé, comme les Grecs, que les dieux soient de même nature que les hommes." Bien plus, voici à peu près ce que déclare Héraclite : "Et encore ces statues qu'ils prient, comme si l'on bavardait avec des maisons. Ils ne savent rien de la vraie nature des dieux et des héros." Que nous enseignent-ils donc de plus sage qu'Héraclite ? Lui, du moins, insinue qu'il est stupide de prier les statues quand on ne connaît pas la vraie nature des dieux et des héros.
Telle est la pensée d'Héraclite. Eux méprisent ouvertement les statues. Est-ce parce que la pierre, le bois, l'airain, l'or ne peuvent par le travail de tel ou tel artisan devenir un dieu ? Bien risible sagesse ! Qui donc, à moins d'être tout petit enfant, les prend pour des dieux et non pour des offrandes votives consacrées aux dieux et des images des dieux ? Serait-ce qu'on ne doit point admettre des images divines parce que Dieu est d'une autre forme, comme le pensent aussi les Perses ? A leur insu, ils se réfutent eux-mêmes quand ils disent : Dieu a fait l'homme à son image et d'une forme semblable à la sienne. Ils conviendront bien que ces statues sont en honneur de certains êtres, semblables ou différents de forme, mais ils pensent que ces êtres à qui elles sont consacrées ne sont pas des dieux mais des démons, et qu'on ne doit pas rendre un culte aux démons quand on adore Dieu." (VII, 62)
Les idoles des païens font allusion à des énigmes. Mais qu'en est-il, demande Celse, pour l'idole des chrétiens, Jésus ?
"Chez (les Egyptiens), dès l'abord, on rencontre de magnifiques enclos et bois sacrés, des vestibules immenses et beaux, des temples admirables entourés d'imposants péristyles, des cérémonies empreintes de respect et de mystère ; mais dès qu'on entre et pénètre à l'intérieur, on y contemple, objet d'adoration, un chat, un singe, un crocodile, un bouc, un chien...
(Les chrétiens) se moquent des Egyptiens. Cependant, ils proposent bien des énigmes qui ne méritent pas le mépris, puisqu'ils enseignent que ce sont là des hommages rendus non à des animaux éphémères, comme le pense la foule, mais à des idées éternelles. Tandis que c'est une sottise de n'introduire dans les explications sur Jésus rien de plus vénérable que les boucs ou les chiens de l'Egypte." (III, 17-19)
Celse semble retourner contre les chrétiens l'accusation de saint Paul adressée apparemment aux Egyptiens : "Se vantant d'être sages, ils sont devenus fous ; et ils ont échangé la majesté du Dieu incorruptible pour des images représentant l'homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles" (Rom. 1, 23). Tant il est vrai que le Dieu qu'adorent les chrétiens est représenté, encore de nos jours, par "des images représentant l'homme corruptible" (les crucifix notamment). Or, l'homme supplicié n'est rien d'autre que celui qui véhicule le Logos ou Verbe de Dieu :
"Les chrétiens usent de sophismes quand ils disent que le Fils de Dieu est son propre Logos. Tout en proclamant que le Logos est Fils de Dieu, ils présentent au lieu du Logos pur et saint, un homme ignominieusement battu de verges et conduit au supplice." (II, 31)
"Et certes on les convainc manifestement de n'adorer ni un dieu, ni un démon, mais un mort." (VII, 68)
Les morts parlent-ils ? De quel côté est l'idolatrie ?
VII. ANGES OU DEMONS ?
Une question importante soulevée par Celse concerne la nature des êtres à qui s'adresse le culte païen. Païens et chrétiens s'accordent à dire que ces êtres sont des démons :
"D'abord, je leur demanderai : pour quelle raison ne faut-il pas rendre un culte aux démons ? Cependant est-ce que tout n'est pas régi conformément à la volonté de Dieu, et toute providence ne relève-t-elle pas de lui ? Ce qui existe dans l'univers, oeuvre de Dieu, des anges, d'autres démons ou de héros, tout cela n'a-t-il point une loi venant du Dieu très grand ? A chaque office ne trouve-t-on pas préposé, ayant obtenu la puissance, un être jugé digne ? N'est-il donc pas juste que celui qui adore Dieu rende un culte à cet être qui a obtenu de lui l'autorité ? Non certes, dit-il, il n'est pas possible que le même homme serve plusieurs maîtres." (VII, 68)
Ces êtres, que les païens ont appelés anges, héros et démons, ont été préposés par Dieu à toutes les activités de la vie humaine et servent comme intermédiaires entre lui et l'homme :
"Vraisemblablement les différentes parties de la terre ont été dès l'origine attribuées à différentes puissances titulaires et réparties en autant de gouvernements, et c'est ainsi qu'elles sont administrées. Dès lors, ce qui est fait dans chaque nation est accompli avec rectitude si c'est de la manière agréée de ces puissances ; mais il y aurait impiété à enfreindre les lois établies dès l'origine dans chaque région." (V, 25)
Pour Celse, l'argument chrétien de "plusieurs maîtres" ne tient pas :
"Rendre un culte à plusieurs dieux, c'est rendre un culte à l'un de ceux qui appartiennent au grand Dieu et, par là même, lui être agréable. Il n'est pas permis d'honorer celui à qui Dieu n'a pas donné ce privilège. Par conséquent, l'honneur et l'adoration rendus à tous ceux qui appartiennent à Dieu ne peuvent le chagriner, puisqu'ils sont tous à lui." (VIII, 2)
Les chrétiens auraient d'ailleurs du mal, avec un tel argument, à justifier leur vénération pour les anges (fêtes de S. Michel Archange, par exemple, de S. Gabriel Archange, ou des Saints Anges Gardiens) ainsi que pour les saints qui, au même titre que les héros païens, servent d'intermédiaires entre Dieu et l'homme. Oui, diront peut-être les chrétiens, mais les démons honorés par les païens, notamment lors des fêtes et festins publiques, sont de faux dieux. Veulent-ils dire que ce sont des êtres sans existence réelle, sans force ni efficacité, auxquels leurs statues seules confèrent une apparence d'être ? Non, répond Celse, ils ont une puissance très réelle et efficace :
"Assurément Dieu est commun à tous, est bon, n'a besoin de rien, ignore l'envie. Qu'est-ce donc qui empêche ceux qui lui sont le plus dévoués de prendre part aux fêtes publiques ?
Si ces idoles ne sont rien, quel danger y a-t-il à prendre part au festin ?
Et si elles sont des démons, il est évident qu'eux aussi appartiennent à Dieu, qu'il faut croire en eux et leur offrir selon les lois des sacrifices et des prières pour les rendre bienveillants.
Si c'est par respect d'une tradition qu'ils s'abstiennent de victimes de ce genre, ils devraient complètement s'abstenir de toute chair animale, comme faisait Pythagore dans son respect de l'âme et de ses organes.
Mais si, comme ils disent, c'est pour ne pas festoyer avec les démons, je les félicite pour leur sagesse de comprendre tardivement qu'ils ne cessent d'être les commensaux des démons. Mais ils n'y prennent garde qu'en voyant une victime immolée. Et cependant le pain qu'ils mangent, le vin qu'ils boivent, les fruits qu'ils goûtent, l'eau même qu'ils boivent et l'air même qu'ils respirent ne sont-ils pas autant de présents des démons qui ont chacun pour une part la charge de leur administration ?
Ou bien donc il faut absolument renoncer à vivre et à venir ici-bas, ou si on est venu à la vie dans ces conditions, il faut rendre grâce aux démons qui ont reçu en partage les choses de la terre, leur offrir des prémices et des prières toute sa vie, afin d'obtenir leur bienveillance...
Quoi ! Le satrape, le gouverneur, le général, le procurateur du roi de Perse ou de l'empereur de Rome, voire ceux qui exercent les charges, offices ou services inférieurs, auraient le pouvoir de causer de graves dommages si on les néglige, tandis que les satrapes et ministres de l'air ou de la terre n'en causeraient que de légers si on les outrage?...
Les chrétiens disent : voici que je me tiens devant la statue de Zeus, d'Apollon ou de quelque autre dieu, je l'injurie et le frappe, et il ne se venge pas de moi... Mais le prêtre d'Apollon ou de Zeus dit : "Lentement tournent les meules des dieux, même sur les fils des fils qui naîtront dans l'avenir" (7). En insultant leurs statues tu te moques des dieux ; mais si tu avais insulté Dionysos lui-même ou Héraclès en personne, tu ne t'en serais peut-être pas tiré à si bon compte... Nos dieux, du moins, se vengent sévèrement du blasphémateur, réduit pour cela à fuir et se cacher ou à être pris et mis à mort. Faut-il énumérer tous les oracles rendus dans les sanctuaires d'une voix divine par les prophètes et prophétesses et d'autres inspirés, hommes et femmes ; toutes les merveilles qu'on a entendues au fond de leurs sanctuaires ; toutes les révélations obtenues des victimes et des sacrifices ; toutes les manifestations venant d'autres prodiges ? D'autres ont bénéficié d'apparitions notoires. La vie entière est remplie de ces faits ! Combien de cités ont été bâties grâce aux oracles ou délivrées d'épidémies ou de famines ! Combien, pour les avoir méprisés ou négligés ont misérablement péri ! Combien furent fondées de colonies sur leur ordre, et qui ont prospéré pour avoir suivi leurs prescriptions ! Combien de princes, combien de particuliers ont dû au même motif leur succès ou leur échec ! Combien de personnes désolées de n'avoir pas d'enfants ont obtenu ce qu'elles ont demandé et échappé à la colère des démons ! Combiens d'infirmités corporelles ont été guéries ! Combien, en revanche, pour avoir outragé des sanctuaires, en ont été aussitôt châtiés ! Les uns furent à l'instant frappés de démence, les autres avouèrent leurs forfaits, ceux-ci se donnèrent la mort, ceux-là furent saisis de maladies incurables. Il y en eut même qui furent anéantis par une voix redoutable venant du sanctuaire." (VIII, 21-45)
"De deux choses l'une, comme la raison l'exige. S'ils refusent de rendre le culte habituel à ceux qui président aux activités que voici, qu'ils renoncent à parvenir à l'âge d'homme, à prendre femme, à accepter d'avoir des enfants et à rien faire d'autre dans la vie, mais qu'ils s'en aillent tous d'ici-bas sans laisser la moindre postérité, et qu'ainsi leur engeance débarrasse totalement la surface de la terre. Mais s'ils entendent prendre femme, avoir des enfants, goûter aux fruits, prendre part aux joies de cette vie et supporter les maux qu'elle implique - car la nature veut que tous les hommes éprouvent des maux, l'existence des maux est nécessaire, et ils ne sauraient trouver place ailleurs que dans cette vie -, alors il faut rendre aux êtres qui y président les honneurs qu'ils méritent, s'acquitter du culte dû en cette vie jusqu'à ce qu'ils soient délivrés de leurs liens, pour ne pas sembler ingrats envers eux. Il serait en effet injuste d'avoir part à leurs biens sans rien leur payer en retour.
Qu'en ces matières même les plus minimes il y ait un être auquel a été confiée l'autorité, on peut l'apprendre des Egyptiens. Ils disent que trente-six démons ou certains dieux de l'air ont reçu en charge le corps de l'homme distribué en autant de parties - d'autres parlent même d'un bien plus grand nombre -, et que chacun d'eux a reçu l'ordre de prendre en charge une de ces parties. Ils savent les noms de ces dieux dans la langue du pays : Chnoumen, Chnachoumen, Knat, Sikat, Biou, Erou, Erébiou, Rhamanor, Rheianoor, et tous les autres qu'ils nomment dans leur langue. En les invoquant, ils guérissent les maladies des diverses parties. Qu'est-ce donc qui empêche d'honorer ceux-ci ou ceux-là si l'on préfère être en bonne santé plutôt que malade, avoir une vie heureuse plutôt que misérable, échapper autant que possible aux tortures et aux supplices ?" (VIII, 55-58)
Ces larges extraits appellent quelques remarques. Il n'est pas inutile de souligner que les Pères et docteurs de l'Eglise - l'élite chrétienne de jadis - n'ont jamais mis en doute, eux, l'existence même des dieux païens, ni leur efficacité. Zeus, Héra, Arès, Aphrodite, Hermès et autres Apollon n'étaient pas le fruit de l'imagination, mais intervenaient réellement dans la vie. Seulement, ils les distinguaient du leur, appelant les uns "démons", l'autre, Dieu. Cette distinction se remarque d'ailleurs aussi chez les auteurs païens. Ainsi, en se plaçant bien du point de vue païen, Celse, dans les passages cités plus haut, distingue les dieux ou démons du "grand Dieu" ou "Dieu très grand".
La question est de savoir si les démons méritent un culte, et cette question est liée à celle de leur rôle ou de leur essence. Précisons qu'au départ, le mot "démon" n'a rien d'injurieux : étymologiquement, c'est un être "qui sait". Effectivement, païens et chrétiens instruits reconnaissent que les démons savent beaucoup : prédire l'avenir, guérir de maladies, délivrer de famines, etc., par l'intermédiaire notamment d'oracles. En général, les chrétiens refusent de les honorer sous prétexte qu'ils seraient essentiellement méchants (ce qui a fini par attacher au terme "démon" une connotation négative), et qu'honorer les démons reviendrait à servir les ennemis de Dieu.
L'attitude des chrétiens vis-à-vis de la démonologie semble avoir quelque chose d'ambigu et de confus. D'une part, ils ont renié et relégué plus ou moins dans l'oubli les démons, héros et anges des païens. D'autre part, ils vénèrent les saints, les anges, archanges, chérubins, puissances, etc., qui sont préposés exactement aux mêmes activités de la vie humaine, les uns donnant la guérison, les autres annonçant l'avenir, etc. Si leurs activités, leurs bienfaits, leurs dons sont les mêmes, quelle différence y a-t-il entre les anges des chrétiens et les démons des païens? Dira-t-on que les anges ne se vengent pas du mépris, de la négligence ou de l'ingratitude qu'on pourrait leur témoigner ?
Une fois de plus Celse ne voit pas en quoi consiste cette prétendue différence :
"Si vous parlez d'anges, qu'entendez-vous par eux, des dieux ou une autre espèce ? Une autre espèce vraisemblablement : les démons." (V, 2)
Celse parle-t-il d'autre chose que des anges gardiens quand il dit :
"Les sages de la Grèce disent que les démons ont reçu en partage l'âme humaine dès la naissance." (III, 34)
"Il faut donc croire que les hommes ont été confiés à la garde de certains geôliers de cette prison." (VIII, 53)
"Comme s'il était admissible que... ceux qui prédisent avec tant de clarté et d'éclat pour tout le monde, par qui sont dispersés les pluies, les chaleurs, les nuées, les tonnerres que les Juifs adorent, les éclairs, les fruits et tous les produits de la terre, ceux par qui Dieu se révèle à eux, les hérauts les plus manifestes d'en haut, les véritables anges célestes, on les tienne pour rien !" (V, 6)
La discrimination des chrétiens vis-à-vis des démons, sous leur dénomination païenne, semble à première vue se justifier par les définitions que Celse en donne : ce sont des "ministres de l'air" ou des "dieux de l'air", dit-il plus haut. Cela rappelle singulièrement "le prince de la puissance de l'air" dont parle saint Paul (Eph. 2, 2). Ce "Prince du monde" , esprit du mal, est bien celui qui dirige ce monde. Comment l'honorer, lui, et ses légions de démons ?
La réponse de Celse est remarquable : les chrétiens prétendent ne pas les honorer lorsqu'il y a un festin en leur honneur. Mais ces démons sont dans "l'air même qu'ils respirent", dans leur boisson, leur nourriture, bref, influent sur l'homme entier jusque dans son être le plus intime. Ou faudrait-il s'imaginer qu'ils n'ont aucun pouvoir sur lui, s'il se contente de ne pas les honorer par des festins ?
En fait, Celse démontre que, venus dans ce bas-monde, les hommes sont tout à fait livrés au pouvoir des démons et dépendent d'eux en tout. C'est l'enseignement même de la Chute chez les chrétiens. De même que l'homme a tout intérêt à ne pas susciter la colère d'un supérieur parmi les hommes (général, gouverneur, etc.), de même en est-il pour les démons. Les servir, dans cette vie, est utile, nous évite des ennuis et nous apporte des bienfaits.
Autre point important : ces bienfaits réels (guérisons, etc.) que donnent les démons, dit Celse, ne doivent pas être regardés comme de véritables biens. Ceux-ci dépendent de Dieu seul :
"Il faut toutefois, quand on s'unit à des démons, prendre garde qu'on ne soit absorbé par le culte à leur rendre (8) et que par amour du corps on ne se détourne des biens supérieurs et on ne soit retenu loin d'eux en les oubliant. Peut-être ne faut-il pas refuser de croire les sages: ils disent que la plupart des démons terrestres, absorbés dans la génération, rivés au sang et au fumet de graisse, liés par les incantations et d'autres pratiques de ce genre, ne peuvent rien de mieux que de guérir les corps, prédire leur destinée prochaine à l'individu et à la cité, et que leur science et leur puissance ne s'étendent qu'aux activités mortelles.
Il faut donc rendre des honneurs religieux à ces êtres dans la mesure où c'est notre intérêt, car la raison n'exige pas de le faire sans réserve...
Quant à Dieu, il ne faut jamais le quitter d'aucune façon, ni jour ni nuit, ni en public ni en privé, en toute parole et en toute action d'une manière continue. Mais que, dans ces activités ou sans elles, l'âme ne cesse d'être tendue vers Dieu." (VIII, 60-63)
Tout païen qu'il est, Celse semble enseigner exactement la même doctrine que les chrétiens, mais en reprochant à ceux-ci de se défier des démons. La réaction des démons, dit-il, sera peut-être lente, mais certaine. Car ne recevant pas ce qu'ils demandent, ne viendront-ils pas le chercher de force un jour ? Ajoutons, quant à nous, cette recommandation biblique : "Tu ne mépriseras pas les dieux !" (Ex., 22, 27)
Celse paraît bien faire la part des choses : le seul bien réel - que les chrétiens identifieront à la Résurrection - n'est pas conféré par les démons.
En fin de compte, on peut se demander pourquoi les chrétiens ont dénoncé le culte des démons pour le remplacer plus tard par celui des anges, pourtant si semblables aux démons. Pour Celse, la raison en est politique :
"En vérité, celui qui affirme qu'un seul être a été appelé seigneur, en parlant du dieu, commet une impiété : il divise le Royaume de Dieu et y introduit la révolte, comme s'il y avait une faction et un autre dieu son adversaire." (VIII, 11)
"De là chez eux, cette défense de servir deux maîtres : pour maintenir leur faction groupée autour de (Jésus) seul." (VIII, 15)
Si nous avons tellement insisté sur la question des démons, c'est pour illustrer à quel point pour Celse, Dieu, Royaume de Dieu, anges et démons, leur rapport avec les hommes, sont des questions familières, qu'il explique comme l'aurait fait n'importe quel chrétien. On peut donc légitimement se demander si ce n'est pas une véritable supercherie que de prétendre que l'enseignement chrétien ait apporté, sur ces points (et par conséquent, sur d'autres !), quoi que ce soit de neuf. Nous connaissons déjà la réponse de Celse : le véritable enseignement chrétien n'est pas neuf ; il est traditionnel.
A. Lynxe
NOTES
(1)La traduction proposée des extraits tirés du Contre Celse est celle de Marcel Borret, parue chez Les Editions du Cerf, collection Sources Chrétiennes. Nous avons çà et là modifié la traduction, entre autres pour relier entre eux les extraits d'un même discours qu'Origène interrompt pour le commenter.
(2)"Sans raison" : car il est dit (Ex. 22, 27) : "Tu ne mépriseras pas les dieux."
(3)Cfr Homère, Iliade, II, 205.
(4)Allusion à Platon, Lettres, VII, 341e.
(5)Citation d'Héraclite.
(6)La pointe est mordante !
(7)Cfr Homère, Iliade, XX, 308.
(8)Avertissement peut-être comparable chez saint Paul : "Qu'aucun homme ne vous fasse perdre la palme du combat, par affectation d'humilité et par le culte des anges" (Col., 2, 18).